Une jeunesse en Anjou
Une famille de notables
,C'est à Martigné-Briand, petite paroisse
située à une trentaine de kilomètres au sud
d'Angers et sensiblement à la même distance au sud-ouest
de Saumur, que le 25 septembre 1761 naissait
Jean-François-Honoré Merlet. La maison de son
père se trouvait dans un écart de
Martigné-Briand, du nom de Maligné, à
proximité immédiate du Layon. C'est sur les rives de ce
petit cours d'eau que se récoltent, à une dizaine de
kilomètres en aval, bonnezeaux et quarts de chaume, vins
généreux et dorés fort appréciés
dans la région. D'après ses écrits, son
père qui était à la fois, marchand et fermier,
bénéficiait d'une large aisance ce qui lui permettait
de vivre avec sa famille dans la belle demeure que l'on peut voir
encore aujourd'hui à Maligné. On peut donc dire que
Jean François Merlet appartenait à une honorable
famille du Saumurois dont plusieurs de ses membres deviendront des
notables. Ainsi, son frère Louis, qui sera conseiller
général de Maine-et-Loire, aura un fils juge au
tribunal de commerce d'Angers et le fils de ce dernier, né en
décembre 1830, deviendra préfet de Maine-et-Loire en
1871, puis sénateur de ce même département.
(0)
Les parents de Jean-François, conscients de l'importance
du savoir, s'efforcèrent de lui donner l'éducation la
plus libérale et la plus complète. Ils
l'envoyèrent à près de cinquante
kilomètres de la maison familiale, au collège de
Beaupréau où il fit des études secondaires
classiques. C'est là qu'il fit connaissance de camarades venus
de Vendée avec lesquels il conservera par la suite des liens
constants, ce qui lui servira lorsqu'il deviendra préfet de ce
département. Puis il partit à Angers où les
oratoriens lui inculquèrent de solides notions de droit. Admis
au serment d'avocat, il se fit inscrire en cette qualité au
barreau de Saumur, où il obtint quelques succès si l'on
en juge par la qualité de ses clients. C'est alors qu'il
épousa une demoiselle Clément qui lui donna
successivement deux filles Marie-Eugénie en 1786 et Caroline
en 1787.
Découverte
de la franc-maçonnerie
C'est au cours de la même période qu'il est admis
à la Loge Saint-Louis de la Gloire à l'Orient de
Saumur.(1) Son affiliation date du 6
avril 1785. En 1786, il figure, dans cette loge, au Tableau des
Frères composant la Loge comme avocat à la
sénéchaussée et autres sièges royaux de
la ville de Saumur avec comme dignité Second expert et
Prép. En 1787 il est Secrétaire adjoint et Maître
parmi les dignitaires. Curieusement, il démissionne en 1788.
Nous n'avons trouvé aucune explication à cet acte dans
les archives. A cette époque, la maçonnerie est
essentiellement une école de formation de l'individu dans une
finalité indépendante des religions.
(2) Elle n'aspire, semble-t-il, qu'au
perfectionnement moral de l'individu et ne s'intéresse pas
encore à la transformation de la société comme
ce sera le cas pour certaines obédiences après la
Révolution. Or c'est peut-être ce dernier objectif qui
préoccupe alors Jean-François Merlet si l'on se
réfère à son comportement juste avant 1789. Dans
cette hypothèse son passage à la Loge Saint-Louis de la
Gloire n'aura été pour lui que possibilité
d'acquérir de nouvelles connaissances sans rapport avec ses
aspirations du moment. Beaucoup plus tard, sous l'Empire il fera une
autre tentative d'approche de la franc-maçonnerie puisqu'une
correspondance datant de 1805 l'invite à participer aux
travaux d'une loge parisienne tenant ses réunions dans
l'ancien Couvent de la Miséricorde situé rue du Vieux
Colombier.(3) D'après les
documents que nous avons pu consulter, il ne semble pas que cette
tentative se soit soldée par une adhésion.. Mais cela
est peut-être du aux circonstances car, en 1805, Merlet est
préfet de la Vendée et, malgré son vif
désir de quitter le département, exprimé par
plusieurs demandes officielles auprès du gouvernement, il va y
rester jusqu'en 1809. Sa résidence loin de Paris ne lui permet
évidemment pas de s'affilier à une loge parisienne.
Ajoutons qu'à cette époque aucune loge n'existe
à La Roche-sur-Yon.
L'attirance de la
politique
A la veille de la Révolution, ayant déjà
plaidé plusieurs causes avec talent et habileté, sa
clientèle s'agrandissait quand il décida de se lancer
dans une autre carrière du fait de son intérêt
pour les idées nouvelles qu'il adoptait avec toute l'ardeur et
la fougue de la plupart des hommes de sa génération et
de sa profession. C'est avec sympathie qu'il accueille l'idée
d'une grande transformation politique promettant de donner à
la classe sociale à laquelle il appartient la
possibilité d'accéder au pouvoir et aux honneurs.
Dès la première réunion de l'assemblée
bailliagère de la sénéchaussée de Saumur,
il s'engagea avec passion dans la défense des
intérêts du tiers-état et participa de
manière constante à la rédaction des cahiers de
voeux et de doléances à présenter aux Etats
généraux. C'est lors de ces discussions
préliminaires, à l'occasion d'une polémique avec
un membre de la noblesse que Merlet va entrer véritablement en
politique. (4)
Trop
depolitesse avec les adversaires politiques.
Dans les premiers jours du mois de mars 1789, le comte de la
Motte-Baracé, membre de la noblesse de la
sénéchaussée de Saumur, fit imprimer et
distribuer à tous les électeurs des trois ordres du
pays saumurois une adresse dans laquelle il les adjurait, au nom des
plus chers intérêts du trône et de la population,
de se réunir pour arrêter un seul et unique cahier de
voeux et de doléances et pour nommer leurs
députés en commun. Si cette proposition remporta
l'adhésion à peu près unanime de l'ordre de la
noblesse, le clergé, au contraire, subissant
déjà la pression révolutionnaire, l'accueillit
très mal et choisit l'abbé Ménard,
prieur-curé d'Aubigné, comme député
à l'Assemblée constituante. Au sein du
tiers-état l'on craignait que les arguments trop bienveillants
du comte de la Motte-Baracé ne finissent par entraîner
un certain nombre de voix flottantes. << Serait-il possible,
disait M. de la Motte-Baracé, qu'au moment où la nation
est appelée à tarir la source de ses maux et à
assurer la durée de son bonheur, elle se divisât en
différents camps opposés entre eux par leurs
prétentions ! Loin de nous de pareilles pensées, et
malheur aux esprits mal intentionnés qui essaieraient de les
accréditer ! >> Déduisant ensuite les grands
avantages de la réunion qu'il proposait, il ajoutait <<
Ce serait alors que nos représentants à
l'Assemblée nationale porteraient véritablement le voeu
unanime de cette sénéchaussée, et y donnerait
l'exemple de cet accord si désirable, et sans lequel il est
à craindre que tous les efforts des citoyens ne soient
dirigés les uns contre les autres.>>
Aussi, sachant combien Merlet, avec les plus jeunes,
désirait ardemment défendre les objectifs du
tiers-état, le chargea-t-on de rédiger une
réponse à l'adresse du comte. Celle-ci, qui est
datée du 12 mars 1789, n'oppose malheureusement que de
très faibles et très subtils arguments à ceux du
comte de la Motte-Baracé, et elle est exprimée avec
beaucoup de mesure et une modération constante, une courtoisie
de langage qui va surprendre les chefs du tiers-état et
ceux-ci vont lui garder un instant rancune de sa trop grande
réserve de langage. Il s'empresse, en effet, de proclamer que
<< les sentiments du patriotisme le plus pur, le plus
désintéressé, se montrent partout dans l'adresse
da M. de la Motte-Baracé et qu'on y voit à chaque page
l'effusion d'un coeur généreux et humain.>> Il
ajoute que le voeu d'une réunion des trois ordres de la
province <<n'a pu naître que dans une âme
sincèrement touchée du bien public;>> ( alors que
de toute évidence il s'agit d'une manoeuvre) mais que
<<malheureusement les intérêts qui les rassemblent
ne sont pas les mêmes sur tous les points.>> Il en vient
enfin au but que s'est fixé le tiers-état. <<Nous
voulons secouer les chaînes qui nous accablent, en
alléger le poids; nous demandons que vous en supportiez une
partie égale et proportionnée à vos forces;
quoique jusqu'ici vous n'ayez été incommodés de
presqu'aucun fardeau, vous devez voir que cette opération ne
peut se faire avec une parfaite harmonie, un accord unanime entre la
partie souffrant et les parties qui ne souffrent point, ou fort
peu.>> Mais il termine en restant toujours extrêmement
poli avec son adversaire. << Dans tous les cas, Monsieur le
comte, votre adresse a inspiré au tiers-état les
sentiments profonds de la plus haute estime et de la plus parfaite
considération pour toute votre personne. Je ne m'excuserai
point de la liberté que j'ai prise de vous répondre,
même de combattre votre opinion, l'amour du bien public vous a
seul déterminé, c'est aussi lui qui me guide; nous
pouvons n'être pas d'accord sur les moyens, mais nous le serons
toujours sur l'objet, qui est l'avantage de la chose publique et le
bonheur de nos concitoyens.>>
La
défiance des passionnés du tiers-état.
Les conclusions de Merlet furent adoptées par la chambre
du tiers-état mais ses chefs, qui auraient
préféré des déclamations sonores et
violentes au lieu de son refus poli, lui gardèrent rancune de
sa trop grande réserve de langage. Et lors du vote,
malgré la part importante qu'il avait prise aux travaux de
l'assemblée bailliagère, Merlet ne fut point élu
député aux Etats généraux.
Après cette courte éclipse de popularité,
Merlet fut cependant admis comme membre au comité permanent
où il semble avoir conquis une grande influence. Après
les événements du 14 juillet et la prise de la
Bastille, il fut chargé de rédiger au nom du
Comité une lettre circulaire pour rassurer l'opinion publique
troublée par les bruits mensongers semés de toutes
parts. Datée du 5 août 1789, rédigée
toujours avec beaucoup de modération, elle annonce à la
population << que l'union la plus intime et la concorde la plus
parfaite règnent dans l'Assemblée nationale; les
différents membres qui la composent ne forment plus qu'un seul
corps qui travaille sans relâche à former une bonne et
invariable constitution qui assurera à jamais aux
Français la liberté de leurs personnes et de leurs
biens. Les bons citoyens doivent donc vivre en paix, sans s'alarmer
sur de vains bruits qui ne peuvent que décourager les
cultivateurs, les artisans, etc, et les détourner de leurs
travaux. L'heureux retour de M. Necker doit faire évanouir les
craintes et calmer tous les esprits.>> Ce texte apaisant
produisit un excellent effet. Tout le Saumurois demeura parfaitement
tranquille et Merlet en recueillit les fruits. Nommé d'abord
membre de la municipalité de Saumur, il fut appelé, au
mois de juin 1790 aux fonctions de procureur-syndic du district.
Election
difficile à l'assemblée législative.
Dès le mois de juillet 1789, il était entré
dans les rangs de la garde nationale et avait été major
d'une compagnie spéciale, dite des arquebusiers, qui
s'était formée à Saumur, et où
n'étaient entrés que des hommes signalés par
leur zèle civique et la chaleur de leur dévouement
à la cause de la Révolution. Cela ne correspondait pas
à la réserve de langage de Merlet. Mais quand parvint
à Saumur la nouvelle de la fuite puis celle de l'arrestation
du Roi, une violente explosion de colère éclata contre
le monarque fugitif. Merlet participa activement aux
démonstrations passionnées auxquelles donnèrent
lieu ces tristes événements dans la ville de Saumur.
Cette prise de position le posa tout naturellement comme candidat
pour les élections législatives auxquelles il fut
presqu'immédiatement procédé. Mais son
élection fut laborieuse; le parti républicain se
défiait encore de lui, car on le savait dévoué
à la monarchie constitutionnelle. On disait tout haut, dans
les conciliabules de ce parti que Merlet pouvait bien à
certains égards être considéré comme un
patriote, mais qu'il était trop formaliste, que ses scrupules
de légalité constitutionnelle le ferait dévier
tôt ou tard et qu'il ne fallait pas compter le voir se
maintenir quand même à la hauteur de la
révolution. Ce n'est qu'au troisième scrutin de
ballottage qu'il fut élu cette fois avec 331 suffrages sur 470
votants.
0 - On peut avoir des renseignements complémentaires sur
le site internet Loire Valley Online
1 - Bib.nat. Département des manuscrits. Cote FM 2 - 415.
Cf.annexe n°25
2 - François Thual in Renseignements et
franc-maçonnerie page 359 de Le Renseignement à
la française sous la direction de l'Amiral Pierre Lacoste
- Economica - Paris - 1998.
3 - Lettre du 11 thermidor an XIII de Jean Antoine Troquet,
employé à la Régie, membre de la R.L. l'Union
ci-devant Saint Louis de l'Orient de Paris.
4 - Bougler (M) - Biographie des députés de l'Anjou
- Paris 1865. Tome I, page 459 et suiv.