Annexe n°1

(Extrait des Cercles de Paris page 377)

LE CERCLE DES CHEMINS DE FER

Le cercle dans lequel nous allons entrer est la conséquence indispensable du développement industriel auquel nous assistons. C'est le contre-poids social, presque l'antithèse des fractions de cercles qui protestent contre l'immixtion des grands noms dans les affaires industrielles.

La barrière est désormais renversée, l'aristocratie anglaise a donné le signal de cette révolution, le préjugé est vaincu, et, à part quelques protestations dont la ténacité s'affaiblit de jour en jour, l'aristocratie française a suivi l'élan. On pourrait tirer de ce fait les déductions les plus graves, et montrer comment l'aristocratie de l'intelligence a sommé l'aristocratie de la naissance de montrer d'autres parchemins que ceux de ses ancêtres, faisant peu de cas de tout ce qui n'est pas valeur personnelle, efforts aboutissant au bien être de tous, recherche d'un progrès ou d'une vérité; production, en un mot dans la voie spéculative ou la voie pratique.

La recherche des intérêts généraux, la préoccupation constante des questions économiques, ont cet admirable résultat qu'elles font taire la voix des partis politiques, et que le chemin du progrès est un terrain neutre sur lequel se rencontrent amis et ennemis. Un humanitaire pourrait incriminer ce que j'admire et estimer à son tour que la satisfaction des intérêts matériels, alors même qu'ils sont dépourvus de toute aspiration égoïste, ne doit pas prendre le pas sur les aspirations politiques. Quant à moi, je ne puis m'empêcher d'admirer les concessions faites par l'esprit de parti et la fusion de tant de représentants d'opinions diverses au bénéfice d'une seule et même idée : le progrès.

Cette immense question du nivellement de la société, sublime utopie qu'ont poursuivie tant de penseurs, dont la plupart ont payé de la raison la foi qui les animait, ne trouvera de solution, s'il en existe une, que, dans ces frottements constants d'hommes appartenant aux couches sociales les plus diverses, réunis ensemble par un même intérêt, nivelés pour ainsi dire par le travail et par l'intelligence.

Une somme d'intérêts communs entre les différentes lignes de chemins de fer existant en France décida la réunion des directeurs de chaque compagnie en un conseil qui prit le nom de Conférence

M. de Morny fut appelé à le présider, et, pour ne pas se laisser influencer en faveur des réseaux à la fondation ou à l'administration desquels il avait participé, il donna sa démission de toutes les fonctions qu'il remplissait dans les différents conseils partiels.

Un jour vint où la Conférence, représentant des intérêts considérables, composée d'hommes éminents, voulut choisir un terrain neutre comme point de réunion, et le cercle des Chemins de fer fut fondé. Ce, n'était pas encore un cercle proprement dit, c'était le siége permanent des directeurs de compagnie et des administrateurs délégués, le but est resté le même, malgré les tolérances successives octroyées par la Conférence; le règlement définit en ces termes l'idée qui avait présidé â l'institution:

" Le cercle a pour but de réunir tous les hommes, qui ont contribué à fonder et à développer l'industrie des chemins de fer, et ceux que cette grande industrie intéresse.

Il est aussi destiné à créer pour les compagnies, et pour la Conférence, qu'elles délèguent, une bibliothèque spéciale, des archives et une collection des meilleurs modèles des machines et appareils, en même temps qu'à offrir un moyen de publicité pour les découvertes et inventions reconnues utiles à l'industrie des chemins de fer. "

Nous verrons plus tard dans quelle mesure on a réalisé le but qu'on s'était proposé.

Nous voyons donc qu'au début, la Conférence était chez elle; elle étendit la limite en subordonnant l'admission de membres étrangers à la présentation par un administrateur membre du comité qui régit le cercle. Le jour où cette faculté était octroyée, le cercle des Chemins de fer devenait réellement un cercle dans l'acception du mot, outre qu'il conservait toujours son but spécial.

C'est en mai 1854 qu'eut lieu la première installation, dans le local occupé par l'administration du Grand?Central 16, place Vendôme. Le cercle s'y trouva bientôt à l'étroit : moins d'une année après, le 1er janvier 1855, il s'installait dans le local qu'il occupe aujourd'hui au coin de la rue de la, Michodière et du boulevard des Italiens.

La Conférence pourvut à toutes les dépenses nécessitées par l'installation, à la charge par le cercle de rembourser dans un temps plus ou moins long. En moins de dix ans l'association a remboursé toutes les sommes avancées (moins une somme de 18,000 francs, qui sera liquidée cette année), et l'article suivant du règlement sera forcément modifié: " Le mobilier est la propriété des compagnies de chemins de fer, dans la proportion de la première mise qu'elles auront fournie à cet établissement. "

Le comité du cercle est composé de quinze membres, pris dans le sein de la Conférence, et qui, par conséquent, sont tous administrateurs

Le comité est tout puissant, il administre au nom de la Conférence, c'est à lui seul qu'on rend compte

de la gestion; c'est lui qui procède à l'admission des membres, qu'un administrateur, membre du cercle, doit présenter; une seule boule noire suffit pour le refus du candidat.

Le comité est composé de la façon suivante :S. Exc. le due de Morny, président. M. de Morny se rattache aux chemins de fer par beaucoup de liens; il était administrateur du Grand-Central et du chemin de l'Ouest avant de présider la Conférence. - M. Dumon, vice président, ancien ministre des travaux publics; il apporte à cette conférence le tribut de sa haute expérience et ses connaissances pratiques. Il s'est montré constamment l'adversaire de l'exploitation des chemins de fer par l'État. M. Dumon a aussi occupé le ministère des finances, après M. Lacave Laplagne; il est membre de l'Académie des sciences morales et politiques, où il a, remplacé, le baron Pelet. M. Dumon est grand officier de la Légion d'honneur. M. Blount , le banquier anglais, de l'ancienne maison Laffitte et Blount; - M. Alfred Dailly, administrateur des chemins de fer de l'Ouest; - M. Henri Davillier, un des représentants les plus autorisés du haut commerce de Paris, président de la chambre de commerce, administrateur des chemins de fer de l'Est; - M. le vicomte N. Duchâtel, que nous avons déjà rencontré au Cercle agricole, où il fait partie du comité, connu par son goût éclairé pour les beaux arts, administrateur des chemins de fer de l'Ouest; - M. G. Dufeu, administrateur du chemin de fer d'Orléans, qui s'est voué entièrement à cette tâche; - M. Girod de l'Ain, un des membres les plus actifs du Cercle agricole, administrateur des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée, - M. Charles Laffitte, administrateur des chemins de l'Ouest; - M. de Monicault, 'ancien préfet, ancien receveur général, administrateur des chemins de fer de Lyon et d'Orléans; - M. Emile Pereire, la plus haute personnification du mouvement industriel, et l'un de ceux qui ont le plus puissamment contribué au développement du crédit, administrateur des chemins de fer du Midi et de l'Ouest; - M le vicomte de Rainneville, administrateur du chemin d'Orléans,' - M. Rey de Foresta, du chemin de Lyon; - M. Teisserenc, très lié au mouvement d'affaires dont les Pereire se sont fait les promoteurs, administrateur du chemin de Lyon; - M. le duc de Valmy, dont le nom a figuré le premier dans les conseils d'administration du chemin de Lyon.

Le sous-comité du cercle, qui fonctionne habituellement et auquel on en réfère pour toutes les décisions d'intérêt immédiat, se compose de MM. Duchatel, Dufeu, Girod de l'Ain, Charles Laffitte. de Monicault et Teisserenc.

L'admission prononcée par le comité, tout membre doit payer une entrée de 200 francs et une cotisation annuelle s'élevant à la môme somme. ? On remarquera que le prix de la cotisation est moins élevé que celui des autres cercles; on pourrait, pour bien définir la situation des membres qui ne font pas partie des conseils d'administration des lignes de chemin de fer, ou qui ne s'y rattachent par aucun lien, exagérer la pensée qui a présidé à la création et dire qu'ils sont les invités des compagnies, qui établissent leur droit de membres en leur demandant une cotisation relativement minime

La bibliothèque du cercle contient, sur tout ce qui se rattache à la question des voies ferrées, les renseignements les plus précieux, elle contient quatre mille volumes, parmi lesquels la collection originale complète du Moniteur, de nombreux atlas, des voyages, la collection du Journal des Chemins de .fer, les projets de loi qui régissent les lignes, les études, les considérants qui ont décidé le gouvernement à accorder les concessions, les rapports des commissions.

Ces documents précieux ont été, pour la plupart, offerts par le ministère des travaux publics

L'article du règlement relatif à la galerie de machines, que nous avons cité en définissant le but de la fondation du cercle, n'a pas reçu son exécution. On s'était proposé, dans le principe, de créer des archives et une collection des meilleur?,, modèles des machines et appareils; mais les ingénieurs chargés des études ont besoin d'avoir constamment sous les yeux les types qu'on voulait réunir dans une galerie spéciale, et chaque ligne a conservé, au siège du bureau des études, les modèles qui lui sont indispensables.

L'INSTALLATION DU CERCLE - LES DINERS - DIVISION DE LA VIE DU CERCLE

L'installation du cercle des Chemins de fer est des plus confortables; après être entré dans les plus grands détails, relativement à l'Union et au Jockey, je n'aurai rien à signaler de particulier relativement au cercle qui nous occupe. Sans qu'on y ait déployé le luxe princier du Jockey, on sent que la maison est bonne et qu'on s'est surtout préoccupé du bien-être de chacun. La bibliothèque, établie dans une grande galerie, mérite une mention spéciale les salons de jeu, les salles à manger, les petits salons, sont décorés dans le style Louis XV, et le service lui-même est en harmonie avec cette décoration.

M. de Sanges a présidé à l'aménagement, sous la direction de M. de Morny, qui s'est inquiété des moindres détails et a imprimé à tout l'ensemble ce cachet de distinction qu'il porte en toutes choses.

En raison du principe que nous avons signalé plus haut, l'entrée du cercle n'est pas rigoureusement interdite aux étrangers. Il y a des dîners d'invités, et chaque membre a le droit de convier une personne; il n'est pas rare devoir les administrateurs d'une compagnie, rapprochés d'administrateurs de lignes étrangères par un intérêt quelconque ou des relations purement sociales, les traiter au cercle des Chemins de fer. Quoique ces réunions n'aient en aucune façon un caractère officiel le comité, en ces occasions, s'efforce de faire les honneurs de ses salons aux étrangers. en leur faisant d'obligeantes concessions.

Comme il est rare que ces réunions aient lieu dans un but autre qu'un but d'affaires. Ces messieurs, après le dîner, ont à leur disposition un salon où ils peuvent échanger leurs idées ou discuter les questions qui les ont mis en présence.

La vie ne se divise pas de la même façon au cercle des Chemins de fer que dans les autres clubs. Le matin, quelques personnes viennent y lire les journaux, et la table du déjeuner est assez suivie. Le local étant extrêmement central, les agents de change s'y trouvent à portée des affaires, et ce sont eux surtout, ainsi que ceux qui sont le plus intéressés aux fluctuations des valeurs, qui sont le plus assidus le matin. Vers midi, la table se vide, et on voit arriver les membres qui ont intérêt à connaître les cours, sans vouloir pourtant se mêler à la foule qui inonde les portiques du temple païen.

Un service, spécialement organisé, donne d'heure en heure le cours de toutes les valeurs. A la clôture du marché, la foule abonde jusqu'à l'heure du dîner, les uns commençant les événements, les autres lisant les journaux du soir, quelques uns enfin organisant un whist ou un piquet. La grosse partie, dont nous avons parlé à propos de l'Union et du Jockey, est chose inconnue aux Chemins de fer.

A six heures et demie les membres qui dînent en famille quittent le cercle, ceux qui se sont fait inscrire à la table y prennent place. Cette table est de douze couverts; ce nombre est toujours garanti par le club au cuisinier, qui la sert a forfait; elle est assez suivie pendant l'été; les célibataires et les campagnards s'y retrouvent la maison de ces derniers étant désorganisée à cause de la villégiature.

En hiver, suivant qu'il y a telle on telle réunion dans un ministère ou chez un haut fonctionnaire, le flux et le reflux se font sentir.

' Dans la même saison', après le dîner. lé vide se fait dans les saIons et on se rend dans les théâtres ou dans le monde; ce n'est seulement que vers onze heures et demie que le cercle renaît. On y cause., on y joue, on s'y communique les nouvelles jusqu'à une heure; quelques noctambules y restent plus tard; mais comme la moyenne des membres se compose d'hommes âgés, il est rare qu'après deux heures il y ait d'autres hôtes que quelques joueurs, entêtés, attardés autour d'une table de piquet.

A propos du jeu au cercle des Chemins de fer. il est bon de, faire cesser un préjugé assez répandu dans le public; on s'imagine volontiers que le jeu est un des éléments attractifs de ce club et que les paris sont très élevés. Nous avons été à même de constater que les cartes n'y sont purement qu'un élément de distraction et nous connaissons tel ou tel membre qui s'était fait présenter pour donner satisfaction à son goût, qui a dû renoncer à faire partie du club, où les parties n'étaient pas assez sérieuses.

Le whist et le piquet sont les jeux en honneur, et les enjeux les plus forts rie s'élèvent jamais audessus de cinq francs la fiche. Il n'y a même aucune débâcle à enregistrer depuis la fondation, et d'ailleurs on doit comprendre que la composition du cercle n'est pas propice au développement dujeu : la plupart des membres ne sont plus jeunes, ils sont préoccupés de hauts intérêts, la journée s'est écoulée pour eux en discussion d'actes administratifs, et la partie du soir ne saurait être autre chose qu'une partie de santé SU se trouve dans le nombre quelques joueurs qui sont habitués aux parties émouvantes, ils peuvent trouver satisfaction au Jockey, car beaucoup de membres font partie des deux cercles.

Nous ne sommes plus ici dans un monde qui laisse prise aux anecdoctes; à l'Union, nous nous trouvions en face d'hommes qui ont fait de l'histoire, et l'histoire a ses coulisses comme le théàtre; au Jockey nous rencontrions tous les aimables ?v?iveurs et les grands seigneurs en gaieté; ici nous avons devant nous des travailleurs qui, tous, ont attaché leur nom à une oeuvre quelques?uns ont fait partie de la bande joyeuse dont nous avons raconté les exploits, ils se sont, rangés depuis; ce sont les seuls noms qui prêteraient à la fantaisie, et nous les avons commentés ailleurs, on les retrouvera dans la liste générale des membres.

J'ai dit dans lés quelques lignes de préambule que le cercle n'avait aucune couleur politique, il faudrait beaucoup de bon?ne volonté pour y distinguer une nuance d'orléanisme. En parcourant la liste des membres, l'homme qui connaît son publie parisien découvrira les éléments les plus hétérogènes; j'ai été,, étonné d'y voir quelques noms appartenant à la classe qu'on pourrait appeler des agioteurs ? mais , en consultant les listes d'admission depuis quelques années, on peut constater que, le niveau, qu'on avait abaissé d'abord, peut?ètre pour donner de l'extension ?li l'association, s'est relevé depuis.

On établirait facilement une moyenne d'où on déduirait à coup sûr l'esprit du cercle ; il suffirait pour cela de compter dans quelles proportions telle ou telle classe sociale y est représentée. Cette liste se composerait d'administrateurs de lignes, de banquiers, d'agents de change, d'ingénieurs, de notables, de hauts fonctionnaires, de magistrats, de quelques médecins, voire même de quelques littérateurs égarés dans ce milieu industriel.

Le cercle (tes Chemins de fer est un des plus vivants de ce temps çi, il tend à une très grande prospérité et répond très directement à un besoin ;aussi a?t?il atteint son maximum de six cents membres. Quoique très suivi, ce cercle est calme et sérieux : la nouvelle politique et le mouvement économique y constituent la grande émotion il, ne s'ensuit pas de là qu'on y soit complètement indifférent au mouvement mondain; ces administrateurs restent des hommes du monde, quelques uns sont collectionneurs et dilettanti, et s'inquiètent des choses de l'intelligence, mais la note dominante est I'industrie.

Ce cercle est, en somme, la personnification du grand mouvement industriel de ce temps; il est une profession de foi, il accuse une tendance, il constitue une puissance avec laquelle il faut compter, et rallie de jour en jour les noms les plus élevés par la naissance, comme il a rallié déjà les intelligences industrielles les plus consacrées.