Le député à l'Assemblée législative

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Le nouveau député

Le 1er octobre 1791, s'ouvre la première séance de l'Assemblée législative qui est formée, pour 83 départements, de 745 députés. Les députés de Maine-et-Loire sont nombreux (onze) par rapport à ceux des départements voisins. La Loire-Inférieure n'en a que huit et la Vendée neuf seulement. Les .onze députés de Maine-et-Loire sont les suivants : (1)

1 -de Houlières (Louis, Charles, Auguste), maire d'Angers

2 - Choudieu (Pierre, René), accusateur public à Angers

3 - Merlet (Jean, François, Honoré), procureur syndic du district de Saumur.

4 - Ferrière (Jean, Michel), juge au tribunal de Baugé, administrateur du département, qui a remplacé Dandenac aîné (Marie, François) vice-président du district de Saumur. (2)

5 - Delaunay (Joseph), commissaire du roi près du tribunal du district d'Angers

6 - Clémenceau (René, Mathurin), juge au tribunal du district de St Florent, séant à Beaupréau

7 - Goffaux (François, Joseph) administrateur du directoire du département.

8 - Chouteau (Guy, Jacques), administrateur du district de Cholet

9 - Quesnay 5Robert, François, Joseph), juge au tribunal de Saumur.

10 - Menuau (Henry), juge au tribunal du district de Vihiers

11 - Bonnemère (Joseph, Toussaint), maire de Saumur

Alors que les 4 suppléants ont pour noms :

1 - Viger (Sébastien, Louis, François) procureur syndic du district d'Angers

2 - Couraudin (Aimé), procureur de la commune d'Angers

3 - Raymond (Jacques), administrateur du district de Saumur

4 - Pérard (Charles, François, Jean), administrateur du directoire du district d'Angers

Lorsqu'il arrive à Paris pour siéger à l'Assemblée, Merlet donne comme adresse "Cour du Manège, maison du bijoutier. (3) Il s'agit certainement d'un domicile provisoire car quelques mois plus tard, lorsque, sans doute, son épouse l'a rejoint, il demeure alors rue du Faubourg Saint-Honoré. Merlet siège au milieu d'hommes nouveaux puisque les constituants se sont déclarés inéligibles. L'assemblée comporte une aile droite, les Feuillants, un centre et une gauche de 136 députés inscrits au club des Jacobins ou à celui des Cordeliers. Le 4 octobre il prête serment devant l'assemblée.

Les comités de l'Assemblée

Le 15 octobre il est désigné comme suppléant au Comité militaire constitué de vingt-quatre membres titulaires et de neuf suppléants, mais il ne semble pas qu'il y ait souvent siégé. Lors de la séance du 15 octobre, il est élu suppléant au Comité colonial dont les membres sont les suivants :

Membres titulaires Membres suppléants

Vergniaud Barbotte Ducos fils Daverhoult

Levavasseur Nogaret fils Merlet

Tarbé Despinassi Marie-Davigneau

Journu-Auber Gossuin Guérin

Queslin Brulley Barris fils

Courtin l'aîné Lécurel Grégoire aîné

Merlet siège au centre et assiste régulièrement aux séances du comité des colonies (4) où il se préoccupe beaucoup du sort des noirs. Est-il un fervent partisan de l'abolition définitive et absolue de l'esclavage, comme certains l'ont affirmé ? En fait, son opinion est assez nuancée ainsi que nous le verrons plus loin. Il se maintient au début du mois d'octobre 1791 dans le cercle exclusif des travaux de ce comité. Peut-être hésite-t-il à aborder l'épreuve de la tribune malgré la facilité de parole qu'il a acquise dans la pratique de la plaidoirie ? Ce n'est pas impossible car il n'a alors que trente ans et est d'un caractère plutôt prudent et modéré. Il semble cependant ne pas pouvoir s'empêcher de prendre la parole lorsqu'il estime que sont soumises à l'Assemblée des questions qui pourraient être réglées autrement. Reconnaissons d'ailleurs que parfois ainsi qu'on le verra ci-après certaines de ses interventions portent sur des sujets de fable importance mais qui sont toutefois débattus par l'assemblée sans que ce soit à l'initiative de Merlet. C'est ainsi que lorsqu'une dénonciation faîte contre Lefessier, évêque et député de l'Orne, qui est accusé de despotisme par la commune de Séez, vient devant l'assemblée, Merlet, pour mettre fin à un débat douteux, intervient en ces termes. (5) << Je demande que la pétition soit renvoyée au Comité de pétitions et y soit examinée. Si le dénonciateur a raison, l'Assemblée lui fera rendre justice; s'il a tort, l'Assemblée le fera punir comme calomniateur. je demande aussi qu'il soit donné copie de la dénonciation à M. l'évêque de Séez et à l'administration du département pour, sur leurs réponses, être pris par l'Assemblée nationale tel parti qu'elle avisera.>> Sa proposition est retenue par l'assemblée.

La situation dans les colonies

Mais c'est dans le cadre des son appartenance au Comité colonial qu'il intervient ensuite le 9 novembre. (6) Il expose que la situation aux colonies est un désastre et qu'il faut voter des fonds pour y envoyer des troupes et des provisions. Il rappelle que les troubles ont commencé il y a deux années, c'est-à-dire bien avant que vous ayez commencé vos travaux. L'assemblée constituante, trop occupée par l'organisation intérieure, a pris des précautions insuffisantes en ce qui concerne les colonies. Il estime que la situation ne peut qu'empirer et qu'il faut s'informer sur la nature, la cause et les effets des troubles qui ont agité et qui agitent encore les colonies. Il propose que cette mission soit confiée au Comité colonial en demandant à celui-ci de présenter également pour le 1er décembre l'état de leur situation, de leurs ressources et de leurs dispositions.

En fait, dès le 6 novembre, la question est à nouveau évoquée devant l'assemblée mais en ce qui concerne surtout le cas de Saint-Domingue. (7) Certains intervenants ont le sentiment que l'éloignement de la colonie est tel qu'on ignore pratiquement comment les choses se passent. Les nouvelles que l'on reçoit, dit-on, ne correspondent pas à la réalité du moment. D'autres enfin pensent que les troupes sont utilisées non seulement contre les esclaves mais également contre les hommes de couleur libres à l'instigation des blancs et au mépris des accords qu'ils ont passé avec ceux-ci. Et, durant deux jours, l'assemblée va délibérer sur l'opportunité d'envoyer à nouveau des troupes à Saint-Domingue pour arrêter la révolte des esclaves. Etant donné que le 11 septembre 1791 un concordat a été signé entre les colons blancs et les gens de couleur de la partie ouest de l'île, doit-on envoyer des troupes pour assurer l'exécution et le maintien de ce concordat ou, au contraire, doit-on inviter le roi à suspendre l'envoi de ces troupes. Durant ces deux jours, Merlet va intervenir à la tribune et, loin de s'opposer aux secours que la France doit à ses colonies, il appuie la demande qui a été faite par certains de suspendre l'envoi de troupes à Saint-Domingue. Rappelant ce qui s'est passé dans différentes îles et notamment dans les Antilles, il estime que la force armée qu'on y a employée jusqu'à présent, loin de maintenir l'ordre et la paix, loin d'y assurer la tranquillité, d'y assurer la protection des personnes et des propriétés, n'a été qu'un moyen de troubles et de désordres. Sans mettre en cause le patriotisme des soldats envoyés dans les îles, ceux-ci <<dirigés jusqu'à présent d'après un système de contre-révolution, dirigés par des vues ambitieuses, (...) se sont trouvés en opposition avec les principes de la Constitution.>> Il propose de substituer aux deux ou trois cents hommes qui doivent partir, << des troupes tellement inaccessibles à toutes épreuves ou suggestions, des troupes tellement confiantes, dont les chefs soient tellement pénétrés des principes de la Constitution, que jamais vous ne puissiez avoir la moindre inquiétude sur le succès de leur expédition.. En vous proposant, Messieurs, dit-il, des troupes dirigées par des chefs patriotes, éclairées elles-mêmes sur les principes de la Constitution, je vous ai nommé des gardes nationales.>> Il y a chez lui une certaine candeur. Sans doute a-t-il conservé un très bon souvenir des gardes nationales qu'il a commandés en 1789 alors qu'il se trouvait à Saumur, mais rien ne prouve que le bon esprit et l'honnêteté qu'il a pu constater chez ces hommes existe chez tous. Mais son ton et ses arguments sont convaincants car lorsqu'il propose qu'un décret soit rédigé comme suit (8) << L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète que le roi sera prié de donner des ordres pour que les forces navales destinées pour Saint-Domingue ne puissent être employées que pour maintenir l'ordre dans les colonies et pour maintenir les droits des citoyens, tels qu'ils ont été déterminés par les arrêtés de l'assemblée coloniale, séant au Cap, les 20 et 25 septembre, sans entendre rien statuer sur l'état des personnes.>> L'assemblée le suit mais e décret qui sera adopté le 8 décembre (9) sera plus précis : << L'Assemblée nationale, considérant que l'union entre les blancs et les hommes de couleur libres a contribué principalement à arrêter la révolte des nègres de Saint-Domingue; que cette union a donné à différents accords entre les blancs et les hommes de couleur, et à divers arrêtés pris à l'égard des hommes de couleur, les 20 et 25 septembre dernier, par l'assemblée coloniale séant au Cap; décrète que le roi sera invité à donner des ordres afin que les forces nationales destinées pour Saint-Domingue, ne puissent être employées que pour réprimer la révolte des noirs, sans qu'elle puissent agir directement ou indirectement pour protéger ou favoriser les atteintes qui pourraient être portées à l'état des hommes de couleur libres, tel qu'il a été fixé à Saint-Domingue, à l'époque du 25 septembre dernier.>> Cette question sera évidemment à nouveau évoquée au cours de la législature.

L'affaire Duportail

Le 3 décembre 1791 il intervient dans l'affaire Duportail que l'on peut résumer comme suit. (10) Une dénonciation a été faite par le député Rouyer contre M. Duportail, ministre de la guerre, démissionnaire. Après un débat assez houleux, certains députés demandent que Duportail rende compte de son administration et que, jusqu'à ce qu'il ait rendu ce compte, il lui soit interdit de sortir de Paris. Merlet intervient pour rappeler que Duportail en donnant sa démission a envoyé à l'assemblée un mémoire très volumineux qui est la reddition de son compte. << Il s'agit, dit-il, de savoir si le ministre peut être empêché dans ses actions, après avoir remis son compte, jusqu'à ce que ce compte ait été accepté par l'assemblée. >> Il est alors dix heures du soir et il propose d'ajourner au lendemain la décision lorsque l'assemblée aura entendu les conclusions du rapporteur. Cette proposition est adoptée par l'assemblée qui ajourne la discussion après le rapport du comité militaire qui doit être fait le lendemain. On apprendra par la suite, le 31 janvier 1792 (11) que Duportail considérait que l'état qu'il avait remis ne pouvait être regardé comme un compte exact des dépenses de l'année. Il semble donc que dans cette affaire Merlet ait été de bonne foi, décidé, en bon avocat, à défendre un accusé, mais, disons-le, peut-être un peu naïf.

Révolte des esclaves à Saint -Domingue (12)

Les 6 et 7 décembre 1791, l'Assemblée délibère sur l'opportunité d'envoyer à nouveau des troupes à Saint-Domingue pour arrêter la révolte des esclaves. Certains pensent que les troupes sont utilisées non seulement contre les esclaves mais également contre les hommes de couleur libres à l'instigation des blancs et au mépris des accords qu'ils ont passé avec ceux-ci en septembre dernier. Certains intervenants ont le sentiment que l'éloignement de la colonie est telle qu'on ignore pratiquement comment les choses se passent et que les nouvelles que l'on reçoit ne correspondent pas à la réalité du moment. L'ordre du jour porte sur la discussion de l'invitation à faire au Roi de suspendre l'envoi des troupes dans la colonie de Saint-Domingue. Un concordat a été passé le 11 septembre 1791 entre les colons blancs et les gens de couleur de la partie ouest. Doit-on envoyer des troupes pour assurer l'exécution et le maintien de ce concordat ? Merlet, loin pourtant de s'opposer aux secours que la France doit à ses colonies, appuie la demande qui a été faite par certains de suspendre l'envoi de troupes à Saint-Domingue. Rappelant ce qui s'est passé dans différentes îles et notamment dans les Antilles, il estime que la force armée qu'on y a employée jusqu'à présent, loin de maintenir l'ordre et la paix, loin d'y assurer la tranquillité, d'y assurer la protection des personnes et des propriétés, n'a été qu'un moyen de troubles et de désordres. Sans mettre en cause le patriotisme des soldats envoyés dans les îles, ceux-ci <<dirigés jusqu'à présent d'après un système de contre-révolution, dirigés par des vues ambitieuses, (...) se sont trouvés en opposition avec les principes de la Constitution.>> Il propose de substituer aux 2 ou 300 hommes qui doivent partir, << des troupes tellement inaccessibles à toutes épreuves ou suggestions, dit-il, des troupes tellement confiantes, dont les chefs soient tellement pénétrés des principes de la Constitution, que jamais vous ne puissiez avoir la moindre inquiétude sur le succès de leur expédition.. En vous proposant, Messieurs, des troupes dirigées par des chefs patriotes, éclairées elles-mêmes sur les principes de la Constitution, je vous ai nommé des gardes nationales.>> Cette intervention montre qu'il a gardé une confiance aveugle dans les hommes qu'il a commandés lorsqu'il est entré, à Saumur, dans les rangs de la garde nationale. Mais la qualité morale des hommes formant la garde nationale dans les autres département est-elle la même ? Cette question ne semble pas avoir effleuré Merlet qui, dans ces circonstances semble raisonner en rousseauiste et avoir une entière confiance dans les hommes.. L'Assemblée ayant décidé de maintenir le principe de l'envoi de troupes, mais délibérant encore sur certaines modalités, Merlet propose, lors de la séance du 7 décembre 1791, qu'un décret soit rédigé comme suit << L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète que le roi sera prié de donner des ordres pour que les forces navales destinées pour Saint-Domingue ne puissent être employées que pour maintenir l'ordre dans les colonies et pour maintenir les droits des citoyens, tels qu'ils ont été déterminés par les arrêtés de l'assemblée coloniale, séant au Cap, les 20 et 25 septembre, sans entendre rien statuer sur l'état des personnes.>> Le décret qui sera adopté le 8 décembre sera plus précis : << L'Assemblée nationale, considérant que l'union entre les blancs et les hommes de couleur libres a contribué principalement à arrêter la révolte des nègres de Saint-Domingue; que cette union a donné lieu à différents accords entre les blancs et les hommes de couleur, et à divers arrêtés pris à l'égard des hommes de couleur, les 20 et 25 septembre dernier, par l'assemblée coloniale séant au Cap; décrète que le roi sera invité à donner des ordres afin que les forces nationales destinées pour Saint-Domingue, ne puissent être employées que pour réprimer la révolte des noirs, sans qu'elle puissent agir directement ou indirectement pour protéger ou favoriser les atteintes qui pourraient être portées à l'état des hommes de couleur libres, tel qu'il a été fixé à Saint-Domingue, à l'époque du 25 septembre dernier.>> Ainsi malgré leur apparence parfois naïve, ses interventions semblent positives; puisqu'elles aboutissent à des décisions et permettent de clore les affaires. C'est aussi le cas de l'affaire Meunier du Breuil.

L'affaire Meunier du Breuil . ( 13)

Lors de la séance du 12 janvier 1792, l'accusateur public soumet à l'assemblée une plainte dont il a été saisi concernant un député de l'assemblée constituante nommé Meunier-du-Breuil. Celui-ci devait à une femme nommée Françoise Flue, épouse de Pierre-Cri-Duvernois, depuis près de cinq années, une somme d'environ 500 livres. Le 12 septembre dernier, elle alla au comité des finances de l'Assemblée nationale trouver M. du Breuil auprès duquel elle insista pour être payée. Afin de se débarrasser de cette créancière, M. du Breuil lui donna quelques coups de poing, la prit à la gorge, lui déchira ses habits et tint de mauvais propos sur son compte. Tous ces faits furent consignés sur le champ dans un procès-verbal qui fut rédigé par M. Prestat, commissaire. Les faits s'étant déroulés dans l'enceinte de l'Assemblée, l'accusateur public demande quelle procédure il doit suivre.

Aussitôt, Merlet intervient à la tribune pour rappeler que, d'après l'Acte constitutionnel, les députés de l'Assemblée nationale sont inviolables et que, hors le cas de flagrant délit, ils ne peuvent être mis en accusation pour des faits relatifs à leur qualité de député que par un décret de l'Assemblée nationale. Mais, comme ici il s'agit d'un député de la Constituante, l'Assemblée législative ne peut être concernée par cette affaire. Il propose en conséquence que la question soit soumise au Comité de législation, proposition qui est retenue par l'Assemblée. On voit qu'en bon avocat il s'efforce de rappeler les principes du droit. On retrouvera cette tendance lors de la plupart des interventions qu'il fera à la tribune de l'assemblée au cours de la législature.

Le rétablissement des passeports (14)

Le 24 janvier 1792, Lemalliaud, député du Morbihan, demande que le Comité de législation soit chargé de faire dès le lendemain son rapport sur le rétablissement des passeports.

Merlet intervient pour signaler l'urgence de cette question << parce que sur les frontières des ci-devant provinces de Bretagne et d'Anjou, il se forme des attroupements très considérables de brigands et de gens sans aveu. Le département de Maine-et-Loire avait cru devoir prendre des mesures pour assurer la tranquillité publique en rétablissant dans son territoire l'usage des passeports; en conséquence il avait enjoint aux districts d'en maintenir strictement l'exécution mais ces mesures viennent d'être anéanties par une Proclamation du Roi.>>

Après débat, l'Assemblée décrète que les passeports seront rétablis et que le Comité de législation présentera le lendemain ses vues sur les moyens de rendre cette mesure efficace.

La naissance de son premier fils.

Merlet prend de plus en plus d'assurance et intervient de plus en plus souvent à la tribune quand un heureux événement intervient dans sa vie. Le 28 mars 1792, Marie Clément, son épouse, donne naissance à Jean-Jacques, à son domicile, rue du Faubourg Saint-Honoré. Le parrain est Jacques Doche la Quintaine, "citoyen actif et ancien procureur au ci-devant parlement de Paris" et la marraine "Adélaïde Sophie Lesné, épouse de Henri Menuau, député à l'assemblée nationale". Le choix de ces personnes donne une idée des fréquentations du ménage Merlet. Est-ce la satisfaction d'avoir enfin un fils ( son épouse lui a donné deux filles jusqu'à présent) qui incite Merlet à monter à la tribune pour des affaires de plus en plus importantes ? Ce n'est pas impossible. Mais, avant d'examiner ses interventions, voyons qui est ce député qu'il fréquente.

Henri Menuau, député de Maine-et-Loire

Avant la Révolution, c'était un homme de loi à Vihiers (Maine-et-Loire), qui devint juge au tribunal du district de cette ville et fut élu député du département de Maine-et-Loire à l'Assemblée législative. Si l'on s'en rapporte à Bougler (15) qui n'est pas tendre pour son comportement, son élection à la Législative fut, semble-t-il, laborieuse. << On fit, dit-il, malheureusement valoir en sa faveur des motifs de localité qui finirent par lui assurer une majorité d'une vingtaine de voix sur près de 500 votants. Nommé ainsi député, M. Menuau alla prendre place sur les bancs de la gauche, et se montra durant toute cette législature l'un des membres les plus actifs et les plus prononcés du parti extrême. Vers la fin de la session cependant, et quoiqu'il eut voté comme tous ses collègues de cette nuance, le décret d'accusation contre M de La Fayette, il paraissait un peu revenu de son exaltation révolutionnaire. >>

On voit que Menuau n'a pas les mêmes idées politiques que Merlet. Mais ils représentent le même département et Vihiers est à moins de 20 kilomètres de Martigné-Briand. Ils étaient donc presque voisins avant leur élection et se fréquentaient peut-être étant tous deux hommes de loi. Même si ce n'était pas le cas, lors de leur arrivée à Paris, il était bien naturel que leurs épouses se fréquentent puisqu'elle étaient de la même région.. Curieusement, Menuau semble n'être jamais intervenu à la tribune de la Législative; peut-être n'était-il pas orateur. Cela ne l'empêcha pas de faire une carrière de parlementaire puisque, par la suite, il fut élu député suppléant à la Convention où il finit par siéger en septembre 1793 en remplacement de Leclerc démissionnaire. Il fut ensuite envoyé dans les départements de l'Ouest pour la pacification et le désarmement des Vendéens Réélu au Corps législatif, il siégea au Conseil des Anciens jusqu'en mai 1798, et sollicita alors du Directoire une place d'administrateur dans les hospices civils, ayant fait partie à la Convention du Comité des secours publics. Il fut nommé l'an VI substitut du Directoire près l'administration des postes à Nîmes. Sous le Consulat il devint directeur de la poste aux lettres à Bordeaux et exerça cette fonction jusqu'en 1810

La poursuite du capitaine Colmin

Au nom des comités diplomatique et colonial réunis, Merlet fait, le 5 avril 1792, un rapport et présente un projet de décret sur les plaintes du gouverneur anglais à la Jamaïque, relativement à un débarquement fait dans cette île de 217 nègres révoltés de Saint-Domingue et sur les indemnités à offrir à cet égard à la nation anglaise. Il s'exprime ainsi : (16) << Messieurs, vos comités diplomatique et colonial m'ont chargé de vous rendre compte d'un événement peu important en apparence, mais qui cependant pourrait avoir des suites graves si vous ne preniez les mesures propres à les arrêter. La nation française qui s'est toujours distinguée par sa loyauté et sa franchise dans ses relations avec les puissances étrangères, verra sans doute avec plaisir ses représentants prévenir tout sujet de plaintes qui pourrait troubler la paix et la bonne intelligence entre elle et l'Angleterre. Voici le fait dont j'ai à vous entretenir

Lors du premier concordat qui fut passé au Port-au-Prince entre les citoyens blancs et de couleur, ceux-ci se trouvaient accompagnés d'un très grand nombre de nègres esclaves révoltés parmi lesquels on distinguait une troupe nommée les Suisses, très connus pour avoir particulièrement contribué au soulèvement des ateliers, et pour avoir été les principaux auteurs du pillage et des désordres dans la partie de l'ouest de Saint-Domingue. Ces nègres dangereux embarrassaient les deux partis qui venaient de se rapprocher. Il fut arrêté qu'ils seraient portés dans une des îles Mousquites, ou sur quelque plage inhabitée, avec des provisions pour quelque temps, et des instruments aratoires qui pussent leur procurer des moyens de subsistance. Ils furent en conséquence embarqués sue le navire l'Emmanuel, commandé par le sieur Colmin.

Ce capitaine, aussi fidèle qu'imprudent, ou conduit plutôt, comme un procès-verbal semble l'annoncer, par l'appât d'un gain infâme; ce capitaine, dis-je, au lieu de conduire ces nègres à leur destination, a fait voile vers la baie d'Honduras, et les a débarqués dans un port anglais appelé English-Bey, près d'un des principaux établissements de nos voisins, après avoir essayé de les vendre.

Les habitants du lieu ont été vivement alarmés, et avec raison, d'une telle cargaison. (Ce sont leurs termes.) Ils ont armé des barques pour donner la chasse au capitaine Colmin; mais il a su les éviter en coupant les câbles et en prenant le large. Les magistrats du pays, après avoir satisfait aux devoirs de l'humanité, en donnant des vivres à ces nègres, au nombre de 217, que leur conducteur avait mis à terre sans aucunes provisions, ont rédigé procès-verbal des faits, et ont fait partir en grande hâte pour la Jamaïque ces hôtes trop dangereux. Le gouverneur de la Jamaïque, à leur arrivée dans l'île, a convoqué le conseil privé; et, d'après sa délibération du 20 janvier dernier, il les a fait reconduire de suite à Saint-Domingue.

Les dernières dépêches de M. Blanchelande, qui rendent compte de ces faits, apprennent que déjà 160 de ces déportés sont entrés dans la rade du Cap sous l'escorte d'une frégate et d'une corvette anglaises, commandées par l'amiral Affleck. Je dois vous dire que sir Adam Williams, gouverneur de la Jamaïque, dans sa lettre qu'il écrit à M. Blanchelande a ce sujet, se plaint amèrement, quoiqu'avec les expressions du plus touchant intérêt pour Saint-Domingue, de la conduite qu'on a tenue à l'égard du gouvernement anglais dans cette circonstance. Il rappelle les dispositions des habitants de la Jamaïque pour ceux de notre colonie, les secours dont ils les ont aidés dans des occurrences fâcheuses, l'amitié qui les a toujours unis; il annonce qu'il << est bien éloigné d'avoir une idée assez défavorable du général et de l'intendant du Port-au-Prince, pour croire un seul instant que leur intention était que les esclaves révoltés fussent débarqués dans aucune partie des établissements de Sa Majesté britannique >>; mais il dit qu'il s'attendait à un retour bien différent des habitants de Saint-Domingue envers ceux de la Jamaïque, auxquels ils doivent une ample réparation; ce sont ses termes. Sir Wiliams dit ensuite << qu'il croit cependant que le capitaine Colmin est seul l'auteur et la cause de ces événements; que sans doute il a agi contre les ordres qui lui avaient été donnés, et il termine par dire que les nègres déportés ont occasionné aux habitants de la baie d'Honduras une dépense de 45.000 gourdes, sans compter d'autres frais qu'il est de toute justice que le gouvernement de Saint-Domingue fasse payer.>> Ce sont toujours les termes du gouverneur anglais.

M. Blanchelande annonce dans sa dépêche, qu'il a eu grand soin de démontrer au gouverneur anglais qu'il n'avait appris cet embarquement des nègres qu'après leur départ, que s'il l'avait ordonné, il aurait pris toutes les précautions pour qu'aucune puissance n'eut à s'en plaindre : << L'Assemblée coloniale, ajoute-t-il, a écrit de son côté qu'elle n'avait eu aucune part à la conduite du capitaine du navire, qu'elle avait donné des ordres pour le faire arrêter, afin de lui faire subir la peine qu'il méritait; de sorte que, dit M. Blanchelande, j'espère que cette affaire sera terminée à la justification des Anglais.>>

Vos comités ont pensé qu'il était de leur devoir de vous rendre compte promptement de ces faits, afin que vous puissiez prévenir les réclamations du gouvernement anglais, et vous mettre dans le cas de prouver à tous les peuples que si les Français sont disposés à repousser d'injustes attaques, ils ne le sont pas moins à réparer les torts même individuels de leurs concitoyens quand ils blessent le droit des gens. Il est bien certain et constaté par les pièces qui ont déjà été mises sous vos yeux, que ni M.Blanchelande, ni l'assemblée coloniale, n'ont donné ordre de déporter les nègres à la Jamaïque, ou dans aucun lieu qui puisse inquiéter quelque puissance; ils n'ont même eu connaissance de l'embarquement, qu'après son exécution; ce sont les citoyens blancs et de couleurs réunis au Port-au-Prince, qui l'on concertée seuls, après avoir pris cependant les mesures, et donné les ordres nécessaires, pour que le transport s'en fit dans la baie de Mousquites, lieu où ils n'auraient pu nuire à aucune puissance , ni même l'inquiéter. Le délit a été commis par le capitaine Colmin seul; il n'y a donc que lui de coupable.

Mais comme Colmin est français, comme il montait un navire au pavillon français, comme le débarquement qu'il a fait dans un port anglais de 217 nègres, enlevés pour cause de révolte, massacre et incendie, est une atteinte portée au droit des gens, et à la police des nations; il est loyal, il est juste que vous improuviez sa conduite, et que vous payiez l'indemnité que cet acte condamnable a occasionnée, sauf votre recours, soit contre le capitaine coupable, soit envers la colonie de Saint-Domingue. Vous désavouerez tous la conduite du capitaine Colmin, la France entière la désavouera. Votre désaveu ne sera pas suffisant s'il n'est annoncé au gouvernement anglais. Une nation généreuse ne doit pas rougir d'une pareille démarche envers une autre nation également généreuse. Un despote croirait peut-être son honneur compromis en allant au devant d'une demande de satisfaction; il craindrait que ce ne fut un aveu de sa faiblesse; il emploierait les voies indirectes e la médiation et s'envelopperait dans les mystères d'une ténébreuse diplomatie; mais un peuple libre qui fait consister l'honneur dans la vertu et la justice, ne s'avilit point en offrant de légitimes indemnités et en les offrant ouvertement. (Applaudissements)

Voici, Messieurs, le projet de décret que je suis chargé de vous soumettre : (...) Après discussion ce projet de décret est remplacé par le suivant qui est approuvé par l'assemblée.

L'Assemblée nationale, considérant que la nation française désire entretenir avec la nation anglaise la bonne harmonie qui doivent unir particulièrement les hommes libres; considérant que le débarquement de 217 nègres fait à la baie d'Honduras, dans le port d'English-Bey, par le capitaine Colmin, commandant le navire l'Emmanuel, contre les dispositions des ordres dont il était porteur, pourrait paraître une atteinte au droit des gens, et donner lieu à une indemnité, décrète ce qui suit :

Art. 1er - Le roi est invité à donner les ordres nécessaires pour faire poursuivre et arrêter le sieur Colmin, commandant le navire l'Emmanuel, et le faire juger conformément aux lois.

Art. 2 - Le roi est également invité à prendre les mesures les plus promptes pour régler l'indemnité qui peut être due à la nation anglaise, et lui donner l'assurance que la nation française désapprouve la conduite du capitaine Colmin. >>

Le succès de cette longue intervention l'incite sans doute à monter encore plus souvent à la tribune pour exposer les affaires qui lui tiennent à coeur. Il le fait à plusieurs reprises au cours du mois d'avril et c'est toujours dans des termes parfaitement convenables et mesurés qu'il s'exprime devant l'assemblée.

Sur la réélection des assemblées coloniales

D'après Bougler (17) Merlet se serait beaucoup préoccupé du sort des noirs et aurait insisté souvent sur l'abolition définitive et absolue de l'esclavage. Il est incontestable que Merlet a pris une part active à toutes les affaires concernant les colonies. Comme membre du Comité colonial, il est intervenu de nombreuses fois à la tribune dans les débats relatifs aux colonies et, plus particulièrement au cours du mois de mars 1792, lors des séances consacrées à la situation de Saint-Domingue et aux mesures à prendre pour y ramener une "paix solide et durable". Il est certain que le décret qui résulte de ces débats et que l'assemblée a définitivement adopté le 30 mars 1792 lui doit beaucoup. Ce texte, dans ses attendus, attribue les événements de Saint-Domingue à un complot en << considérant que les ennemis de la chose publique ont profité des germes de dis corde qui se sont développés dans les colonies, pour les livrer au danger d'une subversion totale, en soulevant les ateliers, en désorganisant la force publique, et en divisant les citoyens, dont les efforts réunis pouvaient seuls préserver leurs propriétés des horreurs du pillage et de l'incendie.>> Il élargit à l'ensemble de la planète le théâtre des événement en ajoutant que << cet odieux complot parait lié aux projets de conspiration qu'on a formé contre la nation française, et qui devaient éclater à la fois dans les deux hémisphères.>> Mais il affirme en suite qu'il faut oublier les causes des désunions et les torts respectifs pour jouir enfin << des avantages d'une paix solide et durable.>> Enfin, et c'est sans doute le point le plus important, l'Assemblée nationale reconnaît et déclare que << les hommes de couleurs et nègres libres doivent jouir, ainsi que les colons blancs, de l'égalité des droits politiques. >> Il est décrété par ce texte de procéder, dans chacune des Iles du Vent et Sous-le-Vent, à la réélection des assemblées coloniales et des municipalités, dans les formes prescrites par le décret du 8 mars 1790 et de l'Instruction de l'Assemblée nationale du 28 du même mois. Et, lors de ces élections, les hommes de couleur et les nègres libres seront admis à voter dans toutes les assemblées paroissiales et seront éligibles à toutes les places lorsqu'ils réuniront les conditions prescrites par l'article 4 de l'instruction du 28 mars. Il est prévu la nomination par le Roi de commissaires civils, au nombre de trois pour la colonie de Saint-Domingue et de quatre pour les Iles de la Martinique, de la Guadeloupe, de Sainte-Lucie, de Tabago et de Cayenne. Ceux-ci sont chargés de la dissolution des assemblées coloniales existantes, d'organiser des élections et d'entretenir l'union, l'ordre et la paix, au besoin en requérant la force publique. On sent bien qu'il s'agit là de mesures théoriques dont la mise en place sera difficile. Cependant on envisage d'étendre ces mesures aux colonies asiatiques et il est demandé au Comité colonial de présenter à l'assemblée un projet de loi dans ce sens. La seule décision pratique et efficace est contenue dans l'article douze qui, pour venir au secours de la colonie de Saint-Domingue, met à la disposition du ministre de la marine une somme de six millions pour y faire parvenir des subsistances, des matériaux de construction, des animaux et des instruments aratoires. A ce sujet, Merlet est intervenu (18) en faisant observer que la France ne pourra pas envoyer une telle somme ni des matières prises dans l'intérieur du royaume mais que le ministre proposera de prendre la plus grande partie des secours chez les Etats-Unis qui sont nos débiteurs de sorte que la France ne déboursera rien. Cambon confirme ce fait en précisant que les Etats-Unis ont une dette de 29 millions. Il rend justice aux Américains pour leur loyauté car ils rendent avec une grande exactitude les sommes que nous leur avons prêtées.

Si la position de Merlet est sans ambiguïté semble-t-il en ce qui concerne les droits civiques à accorder << aux hommes de couleur et aux nègres libres >> il n'en est pas de même sur la question de la traite et par voie de conséquence peut-être sur l'esclavage bien que ce point ne soit pas évoqué clairement.

Sur l'abolition graduelle de la traite des noirs.

Lors de la séance du 10 avril 1792, le député Pastoret demande à retirer la motion qu'il a déposée en faveur de l'abolition de la traite des noirs. Il en résulte un débat au cours duquel Merlet intervient en déclarant que cette abolition doit être différée pour ne pas nuire aux colons qui manquent de bras pour leur agriculture. On voit que son opinion sur le problème de l'esclavage est nuancée en fonction des conséquences que sa suppression peut avoir sur les conditions économiques. Notons d'ailleurs que, dans le débat que nous rapportons ci-après, il n'est à aucun moment question de la suppression de l'esclavage mais seulement de l'abolition de la traite. On peut se demander si son intérêt grandissant pour les affaires des colonies, qui se confirmera au cours de la législature, n'est pas motivée par une appartenance à une famille ou à un groupe ayant des intérêts financiers à Saint-Domingue ou dans les Antilles. Saumur n'est pas loin de Nantes et cette ville est l'un des ports qui commerçait activement avec ces îles. Cependant il ne semble pas, en l'état de nos recherches, que sa famille ou ses proches aient eu des commerces ou des plantations dans les colonies. En ce qui concerne l'abolition de la traite, voici quels sont les arguments avancés : (19)

<< M.Pastoret - Tous les membres de l'assemblée nationale savent le succès qu'a eu à la Chambre des communes d'Angleterre la motion de M. Wilberforce sur l'abolition graduelle de la traite des noirs. Il était digne du peuple anglais de donner enfin cet exemple à tous les amis de l'humanité. Il est digne du peuple français, puisque nous n'avons pas été assez heureux pour donner les premiers cet exemple, de nous empresser de l'imiter. Il ne doit plus exister désormais entre les deux nations d'autre rivalité que celle de travailler de concert au bonheur du genre humain. La Chambre des communes a pensé que l'abolition de la traite des nègres devait être successive et graduelle, et elle a pris une mesure qui me parait dictée par l'intérêt du commerce, et celui des nègres eux-mêmes. Je demande le renvoi de la motion que je fais, de l'abolition de la traite, aux comités réunis de législation et du commerce, qui seront chargés de nous présenter des moyens successifs et graduels pour l'opérer.

Plusieurs voix : Appuyé! appuyé!

M. Viénot-Vaublanc - J'applaudis comme toute l'assemblée aux principes qui ont dicté la résolution à la Chambre des communes d'Angleterre, et à la motion que vient de faire M. Pastoret. Certainement, un seul motif a pu aussi en empêcher l'Assemblée constituante; ce motif était la nécessité que toutes les puissances de l'Europe marchassent à peu près du même pas dans cette grande résolution, si importante pour le commerce. Le Danemark a le premier donné l'exemple; ensuite l'Angleterre. Nous ne devons certainement pas rester en arrière. Mais je supplie l'assemblée de considérer qu'il est de la saine politique de ne rien faire de plus que les autres puissances. Ainsi sans demander que la motion présentée par M. Pastoret soit renvoyée aux deux comités réunis, je demande que l'Assemblée décrète aujourd'hui la principe, dans les mêmes termes que la Chambre des communes. (Murmures d'un côté de l'Assemblée)

M. Merlet - Je demande la parole pour un fait. M. Vaublanc est dans l'erreur.

M. Viénot-Vaublanc - Je vous prie de considérer que ce que j'avance est fondé sur l'avantage national qui ne permet pas de devancer la détermination des autres puissances sur cet objet. Le parti que je vous propose serait un avertissement à toutes les puissances de l'Europe que le moment est venu où elles doivent s'entendre pour abolir avec sagesse et mesure, une chose détestable à la vérité, mais qui ne doit être abolie que d'une manière pour ainsi dire générale dans toute l'Europe, et d'après des déterminations prises par toutes les puissances qui ont intérêt à ce commerce. Ainsi, je demande que, sans le renvoi aux comités, le principe de l'abolition graduelle de la traite soit décrété par l'Assemblée nationale.

M. Merlet - Sans doute, il n'est pas un membre de cette Assemblée qui, comme M. Vaublanc, n'applaudisse à la motion qui a été faite de supprimer la traite des noirs, et je suis convaincu que nous y concourrons tous lorsqu'elle pourra s'accorder avec les principes d'une sage politique dont nous ne devons jamais nous écarter. Mais je crois que dans l'état où se trouvent nos colonies, avec la nécessité où elles sont de remplacer les bras qui servaient à la culture, cette mesure serait imprudente et dangereuse. J'ai demandé la parole pour un fait et le voici : Je m'oppose à ce que l'Assemblée prononce sur-le-champ, parce que M. Vaublanc se trompe lorsqu'il suppose que le bill passé dans la Chambre des communes à la majorité de 145 voix a force d'une loi en Angleterre. Le concours de la volonté des pairs et celle du roi...

M. Viénot-Vaublanc - Je ne l'ignore pas.

M. Merlet - Le concours de la volonté des pairs et de celle du roi d'Angleterre sont encore suffisants pour ôter au bill de la Chambre des communes la force d'une loi. Au lieu que dans l'Assemblée nationale de France, dès l'instant que vous auriez décrété le principe, dès l'instant que ce principe serait sanctionné, vous auriez fait une loi contre laquelle il serait impossible de recourir; or, je vous le répète, Messieurs, il serait très impolitique dans les circonstances où nous manquons de bras pour la culture, de décréter sur-le-champ le principe. Je demande donc le renvoi aux comités colonial et de commerce réunis, comme cela a été proposé par M. Pastoret. Là on examinera la question et on attendra la détermination de la Chambre des pairs d'Angleterre.

L'Assemblée renvoie la motion de M. Pastoret aux comités colonial et de commerce réunis. >>

L'intervention de Merlet est ici assez surprenante et ne correspond pas exactement à ce que l'on a rapporté plus tard sur ses sentiments à cet égard. Peut-être faudrait-il dire quelques mots sur son contradicteur Viénot-Vaublanc car celui-ci aura un parcours politique assez voisin de celui de Merlet tout en montrant davantage d'habileté que ce dernier.

Vincent Marie Viénot, comte de Vaublanc est né à Saint-Domingue le 2 mars 1756; il n'a donc que quatre années de plus que Merlet et doit bien connaître ce qu'est l'esclavage et la vie dans les colonies puisqu'il y a vécu. Elu secrétaire de la noblesse du bailliage de Meulun en 1789, puis député de Seine-et-Marne à l'assemblée législative, il s'est rangé parmi les membres du parti constitutionnel. Il ne sera pas réélu à la Convention, et réussira à échapper à la Terreur. Rentré en France après le 18 brumaire, il est alors chargé comme membre du corps législatif de rédiger le rapport sur le Consulat à vie. Admirateur de Napoléon , il est nommé préfet de la Moselle (1805), commandant de la Légion d'honneur, baron puis comte de l'empire en 1810 et 1813. Au retour de Louis XVIII, il est nommé conseiller d'Etat et préfet des Bouches-du-Rhône, puis ministre de l'intérieur le 24 septembre 1815. C'est incontestablement une très belle carrière qui montre toute l'habileté de l'individu et sa capacité d'adaptation au monde politique. Comme on le verra plus loin, il ne daignera pas répondre à Merlet lorsque celui-ci en 1815 lui demandera son aide pour accéder à un poste administratif dans le gouvernement royal.

Si l'on revient au débat du 10 avril 1792, la position respective des intervenants y est assez surprenante. D'abord, nous avons deux hommes fort différents : Viénot est un représentant de la noblesse qui, très habilement adapte ses convictions aux circonstances. Ici, il défend la suppression de la traite alors que sa famille, du moins dans le passé, a bâti sa fortune aux Antilles en utilisant des esclaves. Au contraire, Merlet, représentant du Tiers-état, est pour un statu quo qui est en contradiction avec les principes de cette tendance. Il semble que, dans son esprit, le facteur économique soit ici un élément primordial même s'il est en contradiction avec ses principes humanistes. Nous verrons que, par la suite il s'est attaché à rechercher dans quelles conditions les colonies pouvaient être administrées dans le cadre de leurs liens avec le gouvernement français.

L'affaire de la corvette la Fauvette

Le 23 mars 1792, Merlet intervient en rappelant qu'au mois de septembre dernier le commandant de la Martinique envoya une escadre à Saint-Domingue sous le commandement de M. Girardin, commandant des forces navales de cette colonie. (20) Quelques officiers de la frégate le Didon étant descendu à terre se sont permis les insultes les plus violentes contre les patriotes de Saint-Domingue et de plus ils ont injurié la Constitution. Leur délit parut si grand au commandant-général et à l'assemblée coloniale, qu'on ordonna qu'ils seraient transportés sur-le-champ en France par la corvette la Fauvette et qu'ils seraient détenus prisonniers à bord. Or, le commandant de ce navire, M. Boisgelin, au lieu de se rendre directement en France est allé relâcher à la Jamaïque où il a déposé les cinq élèves officiers. Merlet demande que le ministre de la marine soit tenu de rendre compte de la conduite du capitaine de la Fauvette.

Dans une lettre qui est lue à l'assemblée (21) le ministre expose que M. Boisgelin, lors de son séjour forcé à la Jamaïque, a eu beaucoup de peine à retenir une partie de son équipage qui menaçait journellement les cinq élèves. Ne les ayant pas retrouvés à bord un jour où il était descendu à terre, et n'ayant pas pu les retrouver malgré ses recherches, il en a conclu qu'ils s'étaient embarqués furtivement sur un navire qui avait appareillé le soir même pour l'Amérique septentrionale. Il ajoute que l'ordre écrit qui a été donné à M. Boisgelin lui prescrivait de faire passer en France les cinq élèves non pas comme prisonniers mais seulement comme passagers. Après cette lecture, Merlet demande le renvoi de cette lettre aux comités de marine et de surveillance réunis.

L'admission des Suisses de Chateauvieux aux honneurs (22)

Quarante soldats du régiment suisse de Chateauvieux ont été arrêtés à la suite d'un combat qui eut lieu à Nancy, alors qu'ils réclamaient << les deniers qui leur étaient dus.>>(23) Cela a été considéré comme une rébellion et ils ont été mis en détention aux galères de Brest pour faits relatifs à la Révolution française. Le 31 décembre 1791 est soumis à l'Assemblée un projet de décret du comité diplomatique assorti d'un rapport de Garran de Coulon (24) qui vise à prouver que l'amnistie générale prononcée par le décret du 14 septembre 1791 est applicable aux 40 soldats suisses bien que ceux-ci soient étrangers. Le jour même l'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, déclare que ces soldats sont compris dans l'amnistie prononcée par le décret du 14 septembre 1791 de l'Assemblée constituante et décrète en conséquence qu'ils seront mis en liberté. Cette affaire est soumise à nouveau à l'Assemblée pour qu'elle se prononce sur l'admission des Suisses de Chateauvieux aux honneurs. Le 9 avril 1792, le scrutin en faveur de cette admission aux honneurs de la séance a donné le résultat suivant : sur 546 votants, il y eut 281 suffrages pour le oui et 265 pour le non. Merlet figure dans la liste des députés ayant voté oui. Il en est de même pour Menuau tandis que Viénot-Vaublanc a voté non. La proclamation du résultat a été applaudi par la gauche de l'assemblée. Dans ce scrutin, Merlet n'a donc pas voté avec le centre. Il fait preuve soit d'indépendance d'esprit soit d'une certaine naïveté.

Sur l'incorporation des soldats étrangers. (25)

Le 21 avril, quelques jours seulement après a déclaration de guerre à l'Autriche que le roi était venu proposer sous l'influence et la pression du ministère Roland, un député de la gauche extrême, Britche, proposa de décréter que tous les soldats étrangers qui quitteraient l'armée ennemie pour venir servir la cause de la liberté, fussent incorporés dans les volontaires nationaux, avec la condition que tout fantassin recevrait, en outre de la solde ordinaire des volontaires, une prime de 50 F., et tout cavalier qui viendrait avec son cheval, la somme de 200 F, sans préjudice de la même prime de 50 F. pour sa personne. L'Assemblée parut accueillir cette proposition avec une sorte d'hésitation que Merlet trancha en demandant vivement la parole : (26) << Je n'appuie point toutes les propositions de M. Britche, dit-il, , car il en est une d'une immoralité scandaleuse. Sans doute la nation française verra avec plaisir des citoyens qui servent chez nos ennemis venir se joindre à ses drapeaux; mais jamais la nation ne provoquera un soldat à déserter son poste et à amener des chevaux qu'il aura pris. (Murmures). M. Briche a commencé par vous annoncer qu'il avait un moyen qui pourrait suppléer à l'établissement des légions qu'on a demandé. Il y a dans les articles qu'il vous a proposés des vues qui peuvent s'appliquer à un plan de légion dont nous nous sommes déjà occupés. Je demande donc, non qu'on passe à l'ordre du jour, sur sa motion, mais qu'on renvoie les articles qu'il a proposés sur les légions, au comité militaire pour en faire son rapport.>> Le renvoi proposé par Merlet fut ordonné sans contestation.

Sur la suppression des congrégations séculières. (27)

Le 28 avril, Merlet prit part à la discussion du projet de suppression des congrégations séculières, et quoique tolérant en matière religieuse, il insista pour repousser toute exception en faveur des confréries de pénitents, quelle que fut leur couleur; il redoutait l'influence de ces associations dans les provinces du Midy alors si violemment et si cruellement agitées. Voici comment il s'exprima à la tribune : << Messieurs, je suis absolument de l'avis du comité, lorsqu'il a supprimé une nomenclature barbare de noms, qui ne peuvent pas entrer dans une loi.. Mais je rappellerai à l'Assemblée que lors que cette discussion a été présentée, il y eut une discussion qui se prolongea, sur un objet que je ne trouve pas dans l'article du comité. On proposa à l'Assemblée la suppression de toutes les congrégations et confréries, connues sous le nom de pénitents de toutes les couleurs. Cette suppression, Messieurs, fut décrétée, et cependant je ne trouve dans l'article que les corporations religieuses et laïques. Or il faut bien faire une distinction : ces réunions de citoyens, connues sous le nom de confréries, prétendraient toujours ne point faire de corporation : pour lever toute équivoque à cet égard, je demande que l'intention de l'Assemblée, déjà manifestée, soit clairement exprimée. En conséquence, je demande que les mots d'associations et confréries soient mis dans l'article. >> Et un moment plus tard il reprend : << Lorsque j'ai proposé à l'Assemblée nationale de rétablir dans l'article premier une disposition qui n'y état pas comprise, je ne faisais que rappeler l'exécution d'un décret déjà rendu dans la séance du 6 avril. Mais puisque M. Torné est aujourd'hui évidemment en contradiction avec les principes lumineux qu'il nous a développés il y a environ un mois; puisque M. Torné qui avait fait une guerre acharnée au froc, vient aujourd'hui solliciter en faveur de la robe qui couvre le pénitent, je dois, Messieurs, en revenant aux principes, prouver à l'Assemblée nationale que le costume des processions est véritablement dangereux, et qu'en le supprimant, je ne crois pas porter atteinte ni à la liberté ni à l'opinion individuelle de chaque citoyen.

Messieurs, que faites-vous dans ce moment-ci ? Vous êtes occupés à détruire toutes les corporations du clergé séculier, tous les rassemblements qui annonçaient au public qu'il existait un ordre particulier dans l'Etat. Or dès l'instant que vous avez à l'unanimité déclaré qu'il n'y aurait plus de costume religieux, c'est-à-dire qu'en public aucune association religieuse ne se servirait d'aucune marque distinctive ou particulière; dès cet instant même vous devez à plus forte raison, proscrire des mascarades qui sont et seront toujours l'enseigne du fanatisme, le point de ralliement où des gens trop crédules se réuniront sans cesse pour ressusciter, s'ils le meuvent, une association détruite par la Constitution, et à laquelle vous voulez porter le dernier coup. Je suis bien loin de vouloir gêner qui que ce soit dans son culte; aussi ne vous proposerais-je pas la suppression de tel ou tel costume qu'il plaira à un citoyen de porter dans sa vie privée, dans son temple particulier. Mais je vous demande de supprimer toute distinction extérieure qui annonce au public qu'il existe encore une corporation religieuse et, en demandant cela, j'ai en vue les pénitents des provinces du Midi. >> Ce discours est d'une grande modernité car il aurait pu être tenu au début du XXème siècle et pourrait l'être encore aujourd'hui.

Contre les atteintes aux droits de l'homme. (28)

Le 21 mai suivant , il dénonça avec autant d'énergie que de courage l'un des démagogues les plus influents de l'Assemblée, le député Lecointre (de Versailles), membre du comité de surveillance, qui avait en cette qualité expédié à la municipalité de Belfort l'ordre d'arrêter plusieurs des Cent-Suisses de la garde du Roi, tous renvoyés en vertu d'une loi, et se rendant dans leur pays, munis d'un passeport régulier. Merlet intervint dans les termes suivants et parvint à faire partager son indignation à le majorité de l'Assemblée qui ordonna la mise en liberté des Suisses détenus illégalement : << S'il s'est jamais présenté à l'Assemblée nationale le double délit d'une atteinte portée aux Droits de l'homme et au droit des gens, c'est dans la circonstance actuelle. Il parait par les pièces dont on vient de vous donner lecture, que des citoyens, ou plutôt des étrangers qui, après avoir été longtemps au service de la France, venaient d'être renvoyés en exécution de vos lois et se retiraient dans leur pays, ont été arrêtés et détenus en prison par un ordre arbitraire. L'un de nos collègues a engagé la municipalité de Belfort à faire visiter les effets des citoyens qu'il savait être munis de passeports. Vous avez vu par le récit des faits, que M. Lecointre a écrit à cette municipalité sur de simples dénonciations de particuliers qu'il cite. Vous avez vu également qu'en vertu de cette lettre, la municipalité de Belfort, au mépris de la loi, contre la teneur des passeports dont ces citoyens étaient munis, contre la vérification des faits, au mépris de l'aveu et des dépositions même des Suisses, les a arrêtés. Vous avez vu encore que M. Lecointre a, pour ainsi dire, forcé la municipalité de Belfort, en se servant du nom du comité de surveillance, de commettre des actes attentatoires à la liberté et au droit des gens. Vous avez vu enfin, messieurs, qu'il n'y avait aucune preuve, pas même la moindre présomption contre ces particuliers et que cependant la loi a été violée. Des citoyens étrangers qui méritaient dans la circonstance actuelle, peut-être plus que jamais, la protection de la France...(Rires dans les tribunes) ont été les victimes d'un acte arbitraire. Il suffit, pour en prouver l'injustice, de lire la Déclaration des droits et un article de la Constitution. L'article 7 de la Déclaration des Droits porte : " Nul ne peut être accusé, arrêté ni détenu qu'en vertu de la loi et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis."

Voici maintenant ce que porte l'article 16 du chapitre V du titre III de l'Acte constitutionnel : " Tout homme, quelle que soit sa place ou son emploi, autre que ceux à qui la loi donne le droit d'arrestation, qui donnera, signera, exécutera ou fera exécuter l'ordre d'arrêter un citoyen, etc ... sera coupable du crime de détention arbitraire." Il est évident qu'il y a eu envers ces citoyens un crime de détention arbitraire, et, eu égard à leur qualité d'étrangers, il y a eu violation manifeste du droit des gens. Tous les faits prouvent que les Suisses mis en état d'arrestation étaient dans le cas de la protection de la loi. Je demande donc, dans cette circonstance et sans plus grand détail : 1° le renvoi de toutes les pièces aux comités réunis de surveillance et de législation, pour examiner si M. Lecointre a agi dans cette affaire en qualité de représentant de la nation, ou simplement comme individu, et dans ce dernier cas la sévérité de la loi doit peser sur sa tête; 2° que la municipalité de Belfort qui a violé la Déclaration des Droits de l'homme, soit mandée à la barre pour rendre compte de sa conduite; 3° que le comité de finances soit chargé de présenter un projet de décret pour indemniser les Cent-Suisses..( Rires et huées dans les tribunes) injustement et arbitrairement détenus, sauf le recours de la part de la nation contre qui il appartiendra. Je demande en outre, que les comités soient chargés de faire leur rapport dans un bref délai. >> Une telle intervention, avec référence à l'Acte constitutionnel, nous apparaît comme très courageuse dans une période où les actes arbitraires se sont multipliés.

Sur la prérogative du pouvoir central. (29)

Le 24 mai, Merlet monta encore une fois à la tribune, et défendit le ministre Clavière accusé d'avoir arbitrairement destitué les membres du directoire des postes. Il demanda et obtint l'ordre du jour motivé sur le respect dû à la prérogative du pouvoir central dans les termes ci-après : << Je demande la parole pour un fait. M. Gouin n'est pas un des administrateurs destitués; il n'a dons pas le droit de se plaindre, puisque les administrateurs gardent le silence. J'observe d'ailleurs que les anciens membres du directoire des postes ne peuvent pas plus se plaindre d'avoir été destitués, qu'un ministre hors de fonctions peut se plaindre que le roi lui ait ôté le portefeuille. Les uns et les autres sont à la nomination et à la destitution du roi. Nous n'avons pas le droit d'examiner pourquoi un ministre a été destitué; nous ne pouvons pas plus examiner pourquoi les administrateurs des postes l'ont été. Il me semble que cette observation doit nécessairement déterminer l'Assemblée à passer à l'ordre du jour. >>

Des votes proches de la Gironde

Ces interventions confirment la fermeté de son caractère et la modération de ses principes que l'on avait constaté lors de son entrée en politique à Saumur. Il est regrettable qu'il n'ait pas persisté dans cette ligne. En effet, il semble qu'au milieu de l'assemblée, il eut été influencé par des députés extrémistes. Et il suivit trop souvent les oscillations de la majorité de cette assemblée. Il avait tout d'abord pris sa place au centre de la salle, et dans les premiers temps de la session, on le vit voter presque toujours avec le parti mitoyen qui, perpétuellement sur la défensive contre les empiétements possibles de l'autorité royale et en défiance permanente de la sincérité du monarque, contribua si fatalement à assurer une pluralité à peu près constante à la minorité révolutionnaire. C'est ainsi que Merlet vota successivement la déclaration qui proclamait que le ministre de la marine, Bertrand de Molleville, avait perdu la confiance de la nation, l'admission des Suisses de Châteauvieux aux honneurs de la séance et le renvoi des crimes d'enrôlement, par les émigrés, aux tribunaux ordinaires plutôt qu'à la haute Cour nationale, mesure qui pouvait multiplier sans terme ni mesure les poursuites criminelles en matière politique. En revanche, il s'opposa énergiquement à la proposition partie des rangs de la Montagne, et qui avait pour but de permettre aux députés de se réunir dans la salle principale de l'Assemblée pour y établir des conférences particulières les jours où il n'y aurait point de séance du soir. Il n'y avait pas de meilleur ni de plus sûr moyen pour faire du palais de la législature un club permanent.

Président de l'assemblée nationale.

Le 7 août 1792, ayant eu 245 suffrages en sa faveur sur 473 votants, Merlet est proclamé Président de l'assemblée nationale. Cette fonction ne l'empêche de continuer son activité au sein du Comité colonial où l'organisation des colonies sur le plan politique et administratif semble à l'ordre du jour comme on le voit ci-après.

La journée du 10 août 1792

C'est l'une des journées de cette période considérée comme révolutionnaire par les historiens. Pour comprendre quel fut le comportement de Merlet le 10 août 1792, rappelons brièvement ce qui se passa au cours de cette journée. (30)

<< Dans la nuit du 9 au 10 août 1792, (...) les commissaires députés par les sections arrivent, (...) à l'Hôtel de ville où, (...) ils forment une commune insurrectionnelle et balayent l'ancienne municipalité. (...) L'Assemblée ne protégea pas le Roi. Sous la pression du peuple et de ses piques, elle décida de suspendre Louis XVI et de le remplacer par un Conseil exécutif provisoire.>>

Comment se comporta Merlet au cours de ce 10 août 1792 ? Depuis le 7 août il est président de l'assemblée. Or, le 10 août il brille par son absence et ce n'est donc pas lui qui occupe le fauteuil de président durant cette journée exceptionnelle. Pourquoi cette absence ? Bougler relate comme suit les événements qui se sont passés à l'assemblée ce jour-là en prenant nettement la défense de l'intéressé. (31)

<< Quelques historiens se sont étonnés de ce que M. Merlet n'ait pas paru à la fatale séance du 10 août, et ait laissé ainsi occuper le fauteuil de la présidence par les plus ardents promoteurs de la révolution qu'allait consacrer un vote dominé par l'émeute et inspiré par la peur. Ceux qui se sont fait ainsi les échos de ce reproche que nous avons souvent entendus nous-mêmes adresser à la mémoire de M. Merlet, fournissent un argument de plus pour constater la déplorable légèreté avec laquelle trop souvent on écrit l'histoire.

Il n'y avait point de séance extraordinaire indiquée pour le 10 août, et les représentants ne devaient, comme il était d'usage, se réunir qu'à dix heures du matin. Cependant on entendit au milieu de la nuit sonner l'horrible tocsin et retentir de toutes parts les décharges de mitraille et de mousqueterie. Un certain nombre de députés, appartenant tous à la section révolutionnaire et extrême de l'assemblée, se hâtèrent à ce signal de se rendre au palais législatif dans l'espérance avouée depuis de pouvoir donner à l'insurrection quelqu'apparence de légalité. A deux heures du matin, ils déclarèrent la séance ouverte, bien que sur 749 membres un peu plus de 200 seulement fussent présents. Il est vrai que quelques rares amis de la royauté vinrent successivement accroître ce chiffre. Ils pensèrent avec raison qu'ils seraient toujours à leur place, dans les rangs même d'une minorité factieuse, ne fut-ce que pour tempérer sa fugue et modérer un peu ses fureurs; mais toujours est-il que le plus grand nombre des membres du côté droit n'avait pas même songé à la possibilité d'une séance au moment où le sang coulait à flots dans les rues de la capitale.

Ce fut vers sept heures du matin que le roi fit sa retraite sur l'assemblée nationale. Quoiqu'on en ait dit, il ne s'y présenta point en fugitif et en vaincu. Il avait l'épée au côté et portait le grand cordon de l'ordre de Saint-Louis. Il fut encore accueilli avec le cérémonial accoutumé. Une députation de vingt membres alla au-devant lui, et le conduisit au fauteuil que la Constitution lui avait réservé à la gauche du président Vergniaud, qui alors, n'étant pas même membre du bureau, avait été, dans cette nuit fatale, appelé d'urgence aux honneurs de la présidence. Tout le monde se tint debout et découvert pendant quelques instants; on n'avait garde de manquer aux égards imposés en pareille circonstance, parce qu'on savait que la lutte durait encore, et qu'il pouvait survenir un dernier retour de fortune pour ce malheureux monarque. Ce fut à ce point qu'un homme qui devait bientôt figurer au premier rang des révolutionnaires féroces et sanguinaires, le député Rulh, d'une corpulence énorme et d'une stature colossale, se mit au-devant du roi, et lui dit d'un ton doucereux et bénin : "Sire, je m'estime heureux d'être aussi gros, pour mieux vous faire un rempart de mon corps !" Quelques instants après, les Suisses ayant déposé les armes par ordre du roi lui-même, Rulh désigna outrageusement du doigt l'infortuné Louis XVI en s'écriant : "C'est pourtant cet homme qui a fait couler le sang français ! " On se sent humilié pour l'espèce humaine en présence d'un pareil mélange d'insolence et de bassesse.

On sait que le roi déclara d'une voix haute et ferme qu'il était venu à l'assemblée pour éviter un grand crime; qu'il se croirait toujours en sûreté au milieu des représentants de la nation, et qu'il comptait y passer la journée avec sa famille. La reine, en effet, objet de tant de haine et de tant de fureurs, la reine était venue partager avec lui ce triste et dernier asile. Un témoin oculaire (32) nous apprend qu'elle s'avança avec une dignité inexprimable, et qu'elle n'aurait eu ni une autre démarche, ni une plus auguste sérénité dans le jour d'une pompe royale. La soeur et les enfants du roi, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs fidèles, complétaient ce lugubre cortège.

Le frémissement de douleur et de pitié, dont les plus fougueux révolutionnaires ne purent se défendre à la vue d'une immense et profonde infortune, fut de bien courte durée. Sous le prétexte que l'assemblée ne pouvait délibérer en présence du roi constitutionnel, on relégua Louis XVI et sa famille dans la tribune du journal le Logographe, séparé seulement du bureau de la présidence par un faible grillage que l'on eut soin d'enlever pour ménager à la famille royale, dans un moment extrême, sa retraite dans la salle des séances. Cette précaution prise, l'assemblée se mit à discuter et bientôt à décréter, sans la moindre apparence d'opposition, la déchéance du roi qui s'entendit traiter de meurtrier, de parjure et de tyran, sans se départir un seul instant de ce calme et cette dignité impassibles qui ne l'abandonnèrent jamais. Il se borna à dire, en souriant, à M. Coustard, député de Nantes, qui se trouvait placé à une très petite distance de lui, et qui se levait pour le décret de déchéance : " Il me semble, M. Coustard, que ce que vous faites là n'est pas trop constitutionnel ! " M. Coustard, qui, à quelques nuances près, appartenait au parti modéré, protesta qu'il ne s'associait à un pareil vote que pour sauver plus sûrement le ri et sa famille. Nul d'ailleurs, dans le très petit nombre de députés royalistes qui assistaient à la séance, ne prit la parole, et l'un des plus prononcé d'entre eux, M. de Vaublanc, qui nous a laissé des mémoires importants sur cette époque de sa vie, s'exprime ainsi en parlant de cette honteuse et déplorable séance : " La discussion continua. Le coeur gonflé, prêt à parler, je m'approchais de M. de Girardin, qui était en ce moment près du bureau des secrétaires. Je lui parlai de ce qui me venait à la pensée. Il me répondit avec raison : Le moindre mot de notre part peut faire égorger la famille royale. "

On me pardonnera ces détails, je l'espère. Ils étaient nécessaires pour expliquer la position de M. Merlet, et pour répondre à ceux qui prétendent encore que s'il avait occupé le fauteuil, il aurait pu se refuser à mettre aux voix le décret de déchéance. Ce jour-là les événements furent plus forts que les hommes, et l'assemblée n'avait pu conserver quelqu'ombre de pouvoir qu'à la triste condition de suivre jusqu'au bout le mouvement révolutionnaire, et de venir docilement en aide aux vainqueurs.

Je le répète, d'ailleurs, M. Merlet, comme la plupart de ses collègues de la droite, n'avait point assisté à la séance de nuit, et n'était arrivé qu'à l'heure ordinaire des réunions de l'assemblée. Quand il aurait réclamé sa place occupée par Vergniaud, il n'était plus temps de revenir sur les décrets insurrectionnels déjà depuis longtemps formulés, et l'honorable député de Maine-et-Loire n'avait vraiment plus rien à faire sur ce fauteuil qui avait cessé d'être l'organe de la légalité. Il sut trouver ailleurs le poste du péril et de l'honneur.

Quand il entra dans la salle, le malheureux Louis XVI était installé déjà depuis longtemps avec sa famille dans la loge dite du Logographe. Vivement impressionné par tout ce qu'il venait d'apprendre, et par le douloureux spectacle qui s'offrait à ses yeux, M. Merlet pensa que la seule protestation qui fut possible et convenable en ce moment, c'était de rendre encore un dernier tribut de déférence et d'hommages au monarque infortuné dont la déchéance venait d'être prononcée dans cette séance illégale et tumultueuse. Il s'approcha donc de cet étroit et sombre réduit devenu l'asile de tant de grandeurs et de tant d'infortunes. Le roi s'y tenait entouré de sa femme, de ses enfants, de sa soeur et de quelques officiers de sa maison. Les princes seuls s'étaient assis; toutes les personnes de leur suite étaient restées debout dans l'attitude du respect et de la douleur. (...) M. Merlet, qui sans avoir été jamais courtisan, n'en avait pas moins le sentiment élevé des convenances, comprit aussitôt qu'il devait se conformer à des observances imposées par le culte du malheur bien plus encore que par des traditions de cour et des règlements de palais, qui pour lui, homme d'une ère nouvelle, devaient paraître bien futiles et bien surannées. Il s'inclina donc profondément devant chacune des personnes royales, puis, sans prononcer une seule parole, il se tint, comme toute l'assistance, debout et immobile à quelques pas du roi. Louis XVI connaissait très bien M.Merlet qu'il avait vu encore tout récemment au château avec le bureau de l'assemblée. Il lui parla le premier, et l'invita à s'asseoir auprès de lui. Bientôt un très long entretien s'engagea entre l'infortuné monarque et le président du Corps législatif; mais nous n'avons que des données vagues et fugitives sur ce qui se passa dans cette circonstance qui fut certainement l'incident le plus mémorable et le plus saisissant de la vie politique de M. Merlet. On n'a trouvé dans ses papiers nulle relation écrite d'une conversation qui avait dû cependant laisser des traces profondes dans ses souvenirs; mais nous savons qu'il a mentionné souvent dans ses causeries de famille cet entretien suprême avec Louis XVI, et qu'il disait que le roi lui avait parlé constamment de l'avenir de son fils. >>

L'ouvrage dont est tiré ce témoignage a été publié en 1865 mais il est évident que ses éléments ont été recueillis bien avant. Il cite comme témoin oculaire des événements du 10 août le comte de Vaublanc; or ce dernier est décédé en août 1845. On peut donc dire que Bougler, auteur de cette biographie des députés de l'Anjou, a rédigé son texte une cinquantaine d'années après la Législative, sous la Monarchie de Juillet, à l'aide des récits que lui ont fait des membres de la famille Merlet et le comte de Vaublanc déjà cité. Le fait que Merlet n'ait jamais produit le moindre écrit sur cette journée du 10 août semble montrer qu'il n'en gardait pas un très bon souvenir. Peut-être craignait-il même que la moindre trace écrite de ce qu'il pensait sur cet épisode et, à plus forte raison, de son comportement était susceptible de présenter un risque pour sa vie.

Cependant, Merlet est toujours président en titre, jusqu'au 18 août inclus. Le fauteuil de la présidence sera occupé successivement au cours de cette période par Vergniaud, Français (de Nantes), Tardiveau, Condorcet, Guadet et Delacroix, mais Merlet l'occupera temporairement les 11 et 13 août. A partir du 19 août, c'est Delacroix qui est président en titre.

La représentation des colonies (33)

Lors de la séance du 18 août 1792, Merlet au nom du Comité colonial lit un rapport et présente " un projet sur la représentation des colonies et des possessions extérieures de l'Empire français." Etant donné qu'il préside officiellement la séance, il a dû certainement désigner un remplaçant mais, ni le procès-verbal , ni aucun journal ne donne le nom de celui à qui il a cédé le fauteuil.

La question soumise à l'assemblée par son rapport est la suivante : Les colonies et possessions françaises, qui ne font par partie des départements du royaume nommeront-elles des représentants au Corps législatif ? Il rappelle que l'Assemblée constituante en établissant la représentation nationale a arrêté que le nombre des représentants au Corps législatif est de 745, à raison des 83 départements dont le royaume est composé et indépendamment de ceux qui pourraient être accordés aux colonies. Après d'assez longues considérations, il conclut que les colonies et possessions françaises faisant partie de l'Empire français ont le droit d'avoir des représentants au Corps législatif. Ceci étant admis, il faut arrêter les bases de cette représentation. Il rappelle que la Constitution a distribué la représentation des 83 départements selon les trois proportions du territoire, de la population et de la contribution directe. Plusieurs colonies ne payant pas de contributions versées dans le Trésor national et d'autres n'étant pas imposées dans la forme qui a été établie pour l'intérieur de la France, il propose de ne faire intervenir que le territoire et la population. C'est ainsi que le projet de décret qu'il soumet à l'assemblée prévoit dix-huit députés pour Saint-Domingue, quatre pour la Guadeloupe, trois pour la Martinique, un pour Sainte-Lucie, un pour Tabago, un pour Cayenne et la Guyane française, deux pour la colonie de l'Ile-de-France, et deux pour les établissements français dans l'Inde, savoir Pondichéri, Chandernagor, Mahé et autres. Ces dispositions tomberont rapidement dans l'oubli mais il faut reconnaître que Merlet et le Comité colonial on fait là une tentative d'organisation administrative des colonies qui présente un caractère résolument moderne.

Le retour à Saumur

En septembre 1792 il revient à Saumur pour prendre part à l'élection des députés à la nouvelle Convention mais il n'obtient qu'un nombre insignifiant de voix car son nom a été frappé d'exclusion par les Jacobins pour son comportement au cours de son mandat de député à la Législative. Rendu à la vie privée il retourne à Paris mais l'exécution de Louis XVI l'incite à retrouver Saumur où il rentre dans les rangs de la garde nationale à cheval. Mais, à la fin du mois de mai 1793, après l'arrestation des Girondins, craignant pour sa vie, il se réfugie chez des amis, dit-on, aux confins de la Vendée. (34)

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 Notes :

1 - Kuscinski (Auguste) - Les députés de l'Assemblée législative de 1791 - Paris, 1900.

2 - Dandenac aîné Marie François absent adresse par lettre son refus après l'élection de Menuau. Il est aussitôt remplacé par Bonnemere.

3 - Almanach royal de 1792, page 148.

4 - Kusinski (op.cit.) indique comme principaux membres des comités des affaires étrangères et des colonies. Comité colonial : Vergniaud, despinassy et Levasseur. Comité diplomatique : Koch, Rulh,Bricke, Schirmer, Brissot, Gensomé et Jaucourt. On voit que Merlet n'est pas cité. Sans doute parce qu'il n'est que suppléant. Cependant c'est au nom du comité colonial qu'il interviendra souvent à la tribune. Archives parlementaires - Tome 34, page 412.

5 - Archives parlementaires - Tome 34, page 409

6 - Archives parlementaires - Tome 34, page 722

7 - Archives parlementaires - Tome 35, page 608

8 - Archives parlementaires - Tome 35, page 634

9 - Archives parlementaires - Tome 35, page 645

10 - Archives parlementaires - Tome 35, page 580

11 - Archives parlementaires - Tome 37, page 51

12 - Archives parlementaires - Tome 35, pages 608 et 634

13 - Archives parlementaires - Tome 37, page 536

14 - Archives parlementaires - Tome 37, page 609

15 - Bougler - Biographie des députés de l'Anjou - Paris 1865, tome 2, page 11

16 - Archives parlementaires - Tome 41, page 209

17 - Bougler (op.cit.) Tome 1

18 - Archives parlementaires - Séance du 27 mars 1792, page 535

19 - Archives parlementaires - Tome 41, page 412

20 - Archives parlementaires - Tome 40, page 393

21 - Archives parlementaires - Tome 40, page 519

22 - Archives parlementaires - Tome 41, page 407

23 - Archives parlementaires - Tome 36, page 357

24 - Archives parlementaires - Tome 36, page 714

25 - Archives parlementaires - Tome 42, page 253

26 - Archives parlementaires - Tome 41, page 253

27 - Ibid pages 488 et 493

28 - Archives parlementaires - Tome 43, page 626

29 - Archives parlementaires - Tome 44, page 60

30 -Dictionnaire critique de la Révolution français de F.Furet

et M. Ozouf. Page 119

 31 - Bougler (op.cit.) tome 1, page 468

32 - Il s'agit du comte de Vaublanc.

33 - Archives parlementaires - Tome 48, page 358. Tome 50 p.656

34 - Bougler (op.cit.)