LE MAGISTRAT DU RHIN

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Nous ignorons les motifs réels qui ont amené Merlet a refuser par deux fois des postes de préfet. Nommé dans le Maine-et-Loire le 12 février 1809, il refuse. Sept jours plus tard, nommé préfet du département de la Roër, il refuse encore. Est-il marqué à ce point par son expérience de la Vendée ? Son séjour dans ce département n'a pas toujours été agréable du fait des conditions de vie qui lui ont été imposées alors qu'aucun logement convenable ne pouvait lui être attribué à La Roche-sur-Yon. Mais la résidence d'Angers qu'on lui propose en premier lieu devrait le satisfaire puisqu'il est originaire de ce département. A moins que la présence, dans le Saumurois, de sa famille, dont une partie est certainement plus ou moins hostile au gouvernement impérial, lui fasse craindre des difficultés, notamment en ce qui concerne la conscription qui peut parfois obliger le préfet à décider des mesures de répression. C'est ce motif de la conscription qu'il invoquera en 1814 auprès du Roi pour se justifier et tenter d'obtenir une place dans l'administration royale. Mais est-il alors sincère? Nous le pensons car en juillet 1803, il a écrit au ministre de la justice qu'il serait au désespoir s'il lui fallait réprimer par la force les mouvements partiels et locaux contre la levée des canonniers garde-côtes. En revanche, en 1809, un mois après ses deux premiers refus, il accepte de devenir Président de la commission du Magistrat du Rhin. (1) 

Les attributions de Merlet dans ce nouveau poste

Il s'agit d'un service créé peu de temps auparavant. C'est en effet un décret du 27 octobre 1808 qui décide l'établissement à Strasbourg d'une commission centrale qui portera le nom de Magistrat du Rhin. Cette commission, composée d'un maître des requêtes, président, et de deux auditeurs au Conseil d'Etat, est chargée << de l'examen et de la décision de toutes les questions relatives à la conservation de la rive gauche du Rhin, depuis Huningue jusqu'à la frontière du royaume de Hollande et de la conservation de la rive droite du même fleuve, à Kehl, Cassel et autres territoires appartenant à l'Empire.>>

Cette commission est en quelque sorte une antenne avancée de la direction générale des ponts et chaussées puisque les projets de digues, épis et autres travaux, continuent d'être rédigés par les ingénieurs des ponts et chaussées, puis soumis au magistrat du Rhin, ce service seul étant autorisé à correspondre avec le conseiller d'Etat, directeur général des ponts et chaussées. Mais, avant d'arrêter les projets, le président du magistrat a le devoir de se concerter, s'il l'estime nécessaire, avec les administrateurs et officiers des princes et souverains possessionnés sur la rive droite ainsi qu'avec les maires des communes de la rive gauche et éventuellement avec les propriétaires riverains du fleuve. Son rôle est donc à la fois technique, administratif et diplomatique. Sur le plan technique, il a dans ses attributions toutes les questions relatives à la conservation de la rive gauche du Rhin et de certaines parties de la rive droite, les travaux qui intéressent cette conservation, les questions de propriété des terrains délaissés, de possession et affermage des digues ainsi que les questions d'indemnités pour les fascines et bois.

Les ingénieurs des ponts et chaussées soumettront au Magistrat leurs projets et leurs rapports. Ils exécuteront les travaux sous sa surveillance et cesseront de correspondre pour toute cette administration avec la Direction générale des ponts et chaussées. Le Magistrat seul correspondra avec cette Direction.

Le décret du 19 mars 1809, précise que la commission est composée de M. Merlet, maître des requêtes en service extraordinaire auprès du Conseil d'Etat, président, et de MM Lafond et D'uval de Beaulieu, auditeurs au Conseil d'Etat. Merlet est alors toujours domicilié en Vendée, à Napoléon, et les deux auditeurs le sont à Paris. 

Premières difficultés à Strasbourg

C'est le 23 avril 1809 que Merlet arrive à Strasbourg. Des combats se déroulent alors en Bavière puisque le 5 avril les troupes autrichiennes ont franchi l'Inn et que l'armée française les a attaquées. Il lui est difficile de se loger et d'installer son service. Il s'en plaint au ministre de l'intérieur dans les termes suivants : (2) <<Voila douze jours que nous sommes rendus à Strasbourg; après en avoir passé deux à l'auberge, nous avons été établi par billet de logement chez des particuliers qui nous ont accueillis avec complaisance; mais que notre présence gêne beaucoup; nous avons fait toutes les démarches imaginables pour louer à quelque prix que ce soit, même provisoirement le local le plus médiocre et nous n'y avons pu y parvenir; >> Ainsi, selon son habitude, pourrait-on dire, il se plaint comme il le faisait déjà en Vendée avec certaines raisons parfois d'ailleurs. Et il aborde immédiatement les considérations économiques et financières en signalant que << pour un appartement de huit pièces, on nous a demandé 2.400 F. par mois; pour un rez-de-chaussée obscur et un premier étage de cinq pièces, dans la maison la plus vieille et la plus sale de la ville, on nous demande 6.000 F. par année. >> Il a raison d'aborder ce sujet car, si son traitement annuel a été à 48.000 francs, il est prévu que la Magistrat sera logé dans des bâtiments appartenant à l'Etat ou dans tous autres dont le loyer sera aux frais de l'administration publique. << Le Maire de la ville à qui nous nous sommes adressé, poursuit-il, nous a manifesté d'abord de l'empressement et de la bonne volonté, mais tout s'est réduit à des billets de logement, comme si nous eussions été des militaires passagers. On ne nous présente d'autres ressources que l'acquisition d'une maison et Votre Excellence sait si nous pouvons personnellement en acquérir une dans la position où nous sommes. >>

Cette position n'est pas nouvelle chez lui; on a vu précédemment que dans ses correspondances avec le ministère, il a souvent affirmé que les contraintes imposées à un haut fonctionnaire ne lui permettait pas de gérer convenablement ses biens et qu'il en résultait des pertes pour sa fortune. Mais surtout il se plaint de sa situation comme il s'en plaignait lors de son arrivée en l'an XII à La Roche-sur-Yon. Il pensait sans doute qu'il serait reçu à Strasbourg avec tous les égards dus à un représentant de l'Etat. Or ce n'est pas le cas et il envie les autres administrations et leurs installations lorsqu'il rend compte de son installation. <<Cependant la Commission est installée; écrit-il, déjà elle est chargée de l'examen de plusieurs affaires et elle n'a pas même un bouge pour y former ses archives et y établir un seul bureau. Je ne dirai pas à Votre Excellence combien il est humiliant d'être sur le pavé, dans une grande ville où la moindre branche d'administration occupe de vastes hôtels; je lui dirai que nous n'avons pas même un gîte.>> Et il poursuit, toujours avec la même amertume en épilogant sur les problèmes matériels et sur la résidence de Strasbourg qui manifestement ne lui plait guère. Mais peut-être ne parle-t-il pas un mot d'allemand ? Ce pourrait être l'un des motifs pour lesquels il s'adapte difficilement à cette ville.<<Je ne crois pas que l'intention de Sa Majesté, je ne crois pas que l'intention de Votre Excellence aient été de nous réduire à l'état pitoyable où nous sommes, état qui approche de la dégradation; par tout ailleurs, je pense qu'on se fut empressé de nous accueillir et je ne puis concevoir quel mauvais génie nous repousse, à moins que certaines personnes ne nous regardent comme des gens incommodes, nous cependant qui ne devons nous occuper que d'objets absolument étrangers à l'administration ordinaire et dont l'arrivée modeste n'a annoncé aucune prétention. Il vous appartient, Monseigneur, de faire cesser l'embarras où nous sommes, soit en prescrivant qu'on nous loge d'une manière quelconque, soit en nous autorisant à fixer notre résidence ailleurs, au moins provisoirement. >>

Evidemment cette missive n'émeut nullement le ministre. Celui-ci lui répond le 13 mai que les difficultés de logement ont pour cause le nombre important de militaires qui doivent séjourner à Strasbourg en vue de rejoindre la Grande armée. << Au retour de la tournée que la Commission doit faire sur le Rhin, ajoute-t-il, cette affluence aura cessé et les difficultés n'existeront plus.>>

Hélas, cette opinion optimiste ne va pas se vérifier. De retour du voyage qu'il a fait sur le Rhin depuis Strasbourg jusqu'aux frontières de la Hollande il adresse un rapport très détaillé de treize pages sur ce qu'il a constaté. (3)

<< Je joins ici, écrit-il, le rapport de cette première tournée faite avec rapidité, mais où néanmoins nous avons pris assez de connaissance des localités pour pouvoir nous diriger avec plus d'assurance dans les circonstances qui pourront se présenter. Je ne dois pas dissimuler à Votre Excellence que les inondations extraordinaires de l'hiver dernier ont, ou presque détruit, ou au moins dégradé les ouvrages défensifs du Rhin dans beaucoup de parties et que les fonds accordés pour le budget de 1809 sont bien loin de suffire à réparer les ravages qui ont eu lieu. Je désire que Votre Excellence voye dans notre début une première preuve que nous voulons remplir notre mission avec zèle.>>

Mais il revient au problème qui semble le préoccuper en priorité : celui de l'installation matérielle de son service et de lui-même, tout en informant le ministre de la solution provisoire qu'il a enfin adoptée.

<< Nous sommes revenus à Strasbourg, ajoute-t-il, sans avoir pu nous procurer de logement pendant notre absence; c'est ce qui nous a déterminé à louer une maison de campagne, distante de la ville d'environ une lieue. Nous comptons y résider pendant l'été malgré les inconvénients qui doivent en résulter; espérant que d'ici à quelques mois les difficultés que nos avons éprouvées pourront s'aplanir. >>

Un rapport contesté

Le rapport qu'il adresse le 3 juin 1809 comprend deux parties : la première embrasse exclusivement ce qui est de la compétence de la Commission alors que la seconde présente des vues générales sur le fleuve, sur son administration et enfin sur les abus qui ont été signalés à l'administration. Son analyse détaillée faite au sein du ministère de l'intérieur montre que de nombreux problèmes se posent au Magistrat du Rhin.

Dans la première partie, il relate sa visite au Bac de Drusenheim au-dessous de Strasbourg et celle des ouvrages dits Kohlgiesen. On ajoute à ces derniers, dit-il, qui ont coûté des sommes considérables, un noyau qui absorbera 65.000 F. Cet ouvrage qui n'était pas d'une utilité absolue et regardé par plusieurs comme offensif a obligé la régence de Bade à construire des éperons qui ont rejeté le fleuve sur la rive gauche, ce qui a fait proposer de fonder un barrage à Wildengiesen, près le fort Vauban. Si ce projet est adopté, il coûtera beaucoup; mais il est possible qne le génie militaire puisse s'y opposer vu qu'il mettrait à sec le canal qui sépare le fort Alsace du fort Louis.

Dans le département du Mont-Tonnerre, le Rhin, au-dessous d'Oppenheim menace des maisons, un village et surtout la route qui conduit à Mayence. On travaille à quelques digues en pierre là où l'on peut s'en procurer.

La grande route serait à reporter à mi-côte, au-dessus des grandes eaux. Cette opération coûterai moins qu'un entretien annuel qui sera insuffisant pour soustraire le chemin actuel aux progrès du Rhin.

Dans le département de Rhin-et-Moselle le fleuve est encaissé, aussi le chemin de halage est la seule dépense à prendre sur l'octroi et son entretien n'est pas plus coûteux qu'une route ordinaire.

La route de Coblentz à Bingen, ouvrage hardi, est loin de sa perfection. Peu est achevé, les parties, qui ne sont qu'ouvertes, sont impraticables dans la mauvaise saison. Il est important de l'achever; l'ancienne route, abandonnée sans raison suffisante, devra peut-être être reprise, comme d'un entretien moins dispendieux. Il suffit d'une pluie d'orage qui entraîne des fragments de rochers, pour intercepter la nouvelle route. Cette route n'a pas la solidité suffisante. Elle n'est point chemin de halage comme on l'a qualifiée; elle n'en sert qu'en quelques parties, ce qui est contraire à l'opinion qu'on en a aux ponts et chaussées. Sa continuation doit donc être au moins pour moitié aux frais de cette administration avec d'autant plus de raison que dans les trois quarts du chemin de Coblentz à Bingen, il y a un chemin particulier de halage que l'octroi doit entretenir.

Dans le département de la Roër, les eaux du fleuve y ont moins d'impétuosité et plus de volume. Les digues doivent être plus élevées; elles servent pour le halage. Il y a lieu de signaler l'utilité des oseraies et des bois verts qui prennent racine par préférence aux fascines fichées qui sont à renouveler tous les trois ans.

Sur la rive droite, tout est planté de fortes oseraies. Aussi cette rive a-t-elle échappé aux désastres de la dernière inondation lorsque la rive gauche a éprouvé les plus grands malheurs : digues emportées, champs ensablés, habitations détruites, voilà ce qu'a offert le canton de Xanter près Clèves. Sur 2.500 mètres une digue élevée a été rompue, un village a été emporté et il s'est formé une anse considérable à travers laquelle le fleuve se frayera bientôt une route jusqu'à Clèves si des moyens efficaces et prompts ne sont pas adoptés. Les projets de réparation se font; le Magistrat du Rhin les pousse. La dépense l'effraye à l'avance; elle ne pourrait être supportée en entier par le Trésor public; le pays semblerait devoir y concourir.

Un abus grave s'est introduit dans l'emploi des fonds du Trésor public dans les département de la partie inférieure du Rhin. Les ouvrages s'y font par anticipation et avant que le budget de 1809 fut réglé les sommes y portées étaient absorbées presqu'en entier. L'opportunité de la saison, des travaux qui exigent plusieurs campagnes ne sont pas des raisons suffisantes pour justifier cet abus.

Le Magistrat proposera plus tard les moyens de le faire disparaître. Pourquoi fait-on une exception en faveur du département de Rhin-et-Moselle? Pourquoi ne contribue-t-il pas comme les autres départements riverains à l'entretien des digues et chemins de halage, lui pour qui on fait une route payée entièrement des fonds de l'octroi? La Commission pense que cette exception doit cesser. Elle ignore au surplus les motifs qui ont déterminé le gouvernement à l'accorder.

La Commission, dans cette première tournée, s'est préoccupée du personnel des ingénieurs. Elle a vu seulement avec surprise qu'il n'y eut qu'un entrepreneur dans le département de Rhin-et-Moselle et que dans les autres départements ce sont presque toujours les mêmes, notamment dans le Roër. Quant aux ingénieurs, M. Brigny à Strasbourg, Fournet à Coblentz et M. l'inspecteur Six lui paraissent très recommandables. Le Magistrat a demandé les états des travaux aux ingénieurs en chef; elle les surveillera quand les états seront parvenus.

Dans la deuxième partie du rapport, la question des limites fraontalières est abordée. La délimitation par le thalweg a de grands inconvénients; tous les ans le courant varie; des îles peuplées changent ainsi de patrie et de gouvernement. On ne peut élever des ouvrages d'art sur une rive sans menacer l'autre et l'obliger ainsi à des travaux; de là depuis longtemps cette guerre des digues et contre-digues plus dispendieuse que la perte de terrain que le fleuve eut pu envahir en l'abandonnant à son cours naturel.

<< Pour éviter ces eux inconvénients, la France seule devrait posséder les deux rives. Son commerce, son système de douanes l'exigent. L'examen de cet objet peut paraître étranger à l'objet de la Commission; elle ne l'examinera pas à fond.

Un commissaire des états possessionnés sur la rive droite pourrait réclamer quand un état craindrait des innovations à leur préjudice; car il s'agit moins de grandir la France que de faire cesser des ravages communs à tous et des tracasseries plus nuisibles encore.

Le Rhin ne doit pas être regardé seulement comme une limite; c'est encore une importante propriété impériale. La convention sur l'octroi du Rhin, regardée comme un bienfait, semble devoir éprouver des modifications puisqu'il n'y a plus d'empire germanique. On pense que le Prince primat ne peut remplacer l'archichancelier de cet empire, et que dès lors il n'y a plus de partie contractante.

L'octroi de navigation doit appartenir exclusivement à l'Empereur, à ce titre, et comme Protecteur de la Confédération. La plus importante et la plus onéreuse des dispositions de la convention sur l'octroi du Rhin, est la cession au Prince primat d'une partie des produits. Une tranche de revenus publics n'aurait pas dû servir à compléter la dotation d'un prince qui n'est pas possessionné sur la rive droite, avec d'autant plus de raison que sur cette rive, de Kehl à la Hollande, il n'y a pas 4 lieues de chemin de halage à entretenir.

Le Prince primat peut être indemnisé autrement. Il ne devrait avoir aucune part dans l'administration de l'octroi; les Princes riverains y sont étrangers. Cet objet n'était peut-être pas du ressort du Magistrat, mais le public, le commerce, les autorités jugent de son pouvoir par sa dénomination, et croient que tout ce qui regarde le Rhin est dans ses attributions. Aussi tous ont parlé du Directeur de l'octroi. Les autorités locales s'étonnent de voir près d'elles un tribunal indépendant de l'administration française dont le chef annonce que ses pouvoirs sont les mêmes que ceux des conseillers d'Etat directeurs généraux des branches de l'administration publique.

Le commerce n'est pas consulté lorsque la convention rend son concours nécessaire; il s'en plaint. Le public dit hautement que la rive gauche est sacrifiée à la rive droite, la Prince primat exerçant une grande influence sur le Directeur et les inspecteurs. La direction fait du tort en abusant d'un article de la convention.

Le Magistrat du Rhin dit que cette administration devrait être sinon réformée, du moins modifiée sur les principes de l'administration française.

La Commission ajoute qu'à elle seule devrait appartenir la police de la navigation; c'est l'avis des préfets qu'elle à vus, le voeu du commerce et le titre de Magistrat du Rhin semble assez le déterminer.

Depuis plusieurs mois la navigation languit; le fleuve va se déporter; la rive droite est couverte de voitures; on n'embarque que ce qui ne peut aller par terre. Les produits de l'octroi des 4 premiers mois de 1809, comparé à ceux des années précédentes démontre cette funeste vérité. Sont-ce les douanes, les droits réunis ou l'élévation du fret, ou ces causes réunies qui amènent ce triste résultat ?

La Commission excuse par ce motif, les observations qu'elle vient de faire que l'on regardera peut-être comme excédant ses attributions.

Elle va s'occuper de donner plus d'ensemble aux travaux du fleuve. >>

On voit que lors de sa tournée, Merlet a abordé avec les représentants des diverses collectivités concernées des questions qui relèvent de la politique internationale de l'Empire ce qui est susceptible de causer des problèes diplomatiques. On va lui rappeler les limites de ses attributions. 

Le rappel à l'ordre

Manifestement, Merlet s'est comporté en néophyte dans la seconde partie de son rapport. A la réception de son rapport, Cretet, ministre de l'intérieur, commence par le féliciter pour son zèle tout en l'engageant à se documenter afin de ne prendre que les mesures les mieux appropriées. (4)

<< Vous traitez d'abord les objets qui sont de la compétence du Magistrat, écrit-il, c'est-à-dire les travaux qui intéressent la rive gauche et la rive droite du Rhin et tout ce que vous avez constaté lors de la tournée que vous avez faite. Je vois avec satisfaction que votre attention a été portée sur une infinité de points dans l'intérêt de tous les départements riverains. Je ne peux que vous engager à prendre des notions sur toutes les parties qui constituent votre service pour être ensuite à même de juger avec sûreté et de ne proposer ou de ne prendre que les mesures les plus appropriées aux véritables intérêts du fleuve et des administrés soumis à son influence.>>

Mais en ce qui concerne le contenu de la seconde partie du rapport, il est très catégorique et lui montre sans ambiguïté que ce n'est pas de sa compétence. << Quant à la seconde partie de votre rapport, ajoute-t-il, qui comporte des objets dont le Magistrat du Rhin n'a point à s'occuper directement, elle est une nouvelle preuve de votre zèle. Je prendrai en considération plusieurs de vos réflexions; mais je ne suis point appelé moi-même à juger la question de la réunion dans une seule main des deux rives du Rhin et des produits de l'octroi. D'ailleurs, pour apprécier à cet égard la position du Prince Primat, le Magistrat manquait des notions suffisantes sur les faits qui ont précédé la convention sur l'octroi du Rhin. >>

Malgré ce rappel à l'ordre, un an plus tard, alors que Cretet n'est plus ministre de l'intérieur, il revient sur les principes de l'organisation du Magistrat. La résidence de l'inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées à Mayence semble le gêner. Il voudrait le voir près de lui à Strasbourg. Il énonce les principes suivants (5) : << la commission du Magistrat du Rhin doit avoir chaque année une somme assez forte à sa disposition pour les cas d'urgence dont elle ordonnera l'emploi et rendra compte immédiatement. Par suite de ce premier principe, il est indispensable que l'inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées, directeur des travaux du fleuve, réside près la commission. (...) son éloignement de près de 50 lieues de la Commission est un obstacle journalier à l'expédition prompte de toutes les affaires.>>

Il estime aussi que des conférences devraient avoir lieu fréquemment avec le directeur des travaux car << jamais la correspondance ne peut suppléer à l'inconvénient qui résulte de son éloignement.>>

Il estime en outre, avec un certain bon sens d'ailleurs, que la commission dans son état actuel est incomplète. Elle n'obtiendra aucun résultat tant <<qu'elle n'embrassera pas les travaux des deux rives. (...) Il me parait indispensable même, continue-t-il, d'engager les Etats de la rive droite à adjoindre des commissaires à la commission française. A certaines époques cette commission mi-partie se réunirait, concerterait les travaux des deux rives qui se feraient sur les mêmes bases, sur des données admises en commun. Voilà le seul moyen de faire cesser tous sujets de plainte de part et d'autre.>>

Enfin, il soulève à nouveau une question qui, lui a-t-on pourtant dit, n'est pas de sa compétence : celle de la frontière. << La formation de cette commission mi-partie allemande, mi-partie française, poursuit-il, aurait un autre but d'utilité non moins évident. Par le traité de Lunéville, par des conventions subséquentes, c'est le thalweg du cours du fleuve qui fait la séparation entre l'Allemagne et la France; ou bien ce sont les poteaux plantés dans les îles qui fixent la démarcation; le cours du fleuve est si variable que chaque jour il change la direction du thalweg et souvent emporte les poteaux et détruit les îles sur lesquelles ils avaient été établis; de là une incertitude perpétuelle sur la véritable limite; de là les entreprises mutuelles et journalières de la part des sujets des deux rives; même de violentes querelles, soit pour la pêche, soit pour la possession des îles; il existe en ce moment nombre de contestations, surtout avec le Grand duché de Baden, qu'il importe de faire cesser et qu'il serait bien plus convenable de prévenir pour la suite. Je ne vois pas de meilleur moyen que cette commission mi-partie que je propose : elle serait investie de pouvoirs suffisants pour régler toutes les difficultés relatives aux limites et aux contestations qui résultent de leur incertitude ou de leur mobilité.

J'ai eu, dit-il, au sujet de la proposition que je fais, des conférences avec les principaux agents du Grand duché de Baden. Ils sont entièrement de mon avis et désirent vivement que le gouvernement l'accueille. Trois commissaires nommés par les Etats de la rive droite seraient suffisants et correspondraient au nombre des membres de la commission du Magistrat du Rhin. Le président français serait président de la Commission mi-partie. Le Grand-duché de Baden et le Grand-duché de Berg auraient chacun un commissaire particulier, comme possédant une plus grande étendue de rives et les duchés de Nassau et de Darmstadt en désigneraient un en commun.>>

Et il lie cette proposition au fait que son activité a beaucoup diminué et qu'un bon inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées, directeur des travaux, des sessions à Strasbourg, Mayence et Cologne et des tournées périodiques sur le Rhin suffiraient. En quelque sorte, il veut démontrer l'inutilité de sa fonction parce qu'il veur à tout prix quitter Strasbourg.

<< Il me parait donc convenable, conclut-il, que de fondre la Commission du Magistrat du Rhin dans l'administration des travaux publics que Sa Majesté se propose d'établir en Hollande, d'en faire une dépendance; il y a une telle analogie entre les deux pays, soit sous le rapport des polders, soit sur celui des digues, que cette réunion me parait aussi naturelle qu'avantageuse aux intérêts du gouvernement. Je suis tellement convaincu de l'utilité, je pourrais dire de la nécessité de cette fusion, que je ne prévois pas qu'on puisse lui objecter d'objection.>>

Il veut quitter Strasbourg.

Mais, derrière cette proposition de réorganisation du Magistrat, il y a bien évidemment un projet qui le concerne personnellement : celui de quitter Strasbourg, ville trop éloignée de ses intérêts familiaux et surtout à laquelle il ne s'est pas adapté. Il l'exprime clairement, une semaine plus tard, en l'étayant de nombreux arguments, dans une requête auprès du ministre de l'intérieur. (6) Son premier argument est qu'un service similaire vient d'être créé avec résidence à Paris : << Sa Majesté, sur votre rapport, vient de créer une administration particulière pour les travaux publics des départements au-delà des Alpes. Un Maître des requêtes en est chargé sous les ordres de M. le Directeur général des ponts et chaussées et il doit résider à Paris. J'invoque dans cette circonstance toute votre bienveillance pour obtenir que le siège de la Commission du Rhin soit aussi fixé à Paris, près votre ministère et la Direction des ponts et chaussées; alors M.M. les Auditeurs et moi seront pleinement satisfaits et le service dont nous sommes chargés, loin d'en souffrir, en retirera un grand avantage.>>

Il s'efforce ensuite de démontrer que sa présence à Strasbourg n'est nullement indispensable car son activité y est très faible pendant une partie importante de l'année.

<<Permettez-moi, Monseigneur, d'entrer à ce sujet dans quelques détails. En annonçant, il y a quelques jours, à Votre Excellence qu'après avoir organisé mon administration de la manière la plus convenable, j'ose le dire, je lui exposais qu'elle ne pouvait occuper tout mon temps et que pendant une partie de l'année, je n'avais que des détails minutieux de contentieux, soit avec les propriétaires voisins de la rive française, soit avec les Etats de la rive droite.; qu'au moyen des sessions annuelles ordonnées, tous ces objets pouvaient être facilement discutés et terminés pendant leur durée.>>

Puis il développe l'intérêt que la résidence de Paris présenterait pour le bon fonctionnement du Magistrat du Rhin : <<Je vais plus loin aujourd'hui, poursuit-il, et j'ai l'honneur de vous assurer que ma résidence à Paris est le moyen le plus sûr d'accélérer les travaux dont la Commission est chargée. Les projets de réparations ou d'ouvrages neufs sont préparés par les ingénieurs des lieux, examinés par l'inspecteur divisionnaire, directeur des travaux du fleuve, discutés et arrêtés par la Commission; mais avant de procéder aux adjudications, il faut obtenir l'approbation définitive du Gouvernement, ou plutôt de M. le Directeur général des ponts et chaussées, à qui tous les pans, devis et projets sont adressés. Qu'en résulte-t-il ? C'est que cette approbation est toujours retardée, à cause de l'immensité du détail dont la Direction générale est chargée. En voici un exemple : partie des projets de la présente campagne et notamment ceux des ouvrages en épi du département de la Roër ont été expédiés de Strasbourg le premier jour de janvier et n'ont été approuvés que le 12 avril suivant; les délais nécessaires pour procéder aux adjudications devant être de plus d'un mois, la saison s'est avancée, les bois étaient en sève, la première crue du fleuve est survenue et il nous a fallu ajourner l'exécution aux basses eaux, c'est à dire au mois d'octobre prochain, époque à laquelle la dépense, en raison de l'augmentation inévitable des dégradations, excédera d'un tiers ou peut-être plus l'évaluation présentée. C'est ainsi que sur toute l'étendue du fleuve, on dépense annuellement 50 à 60.000 F qui pouvaient être économisés. Cet inconvénient disparaîtrait si la Commission était à Paris parce qu'elle serait à portée de presser la décision de toutes les questions, la solution des difficultés et d'obtenir les approbations définitives aux époques convenables.

L'inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées, Directeur des travaux du fleuve qui est le centre de toutes les opérations, même de la comptabilité et l'agent principal de mon administration, ne réside point à Strasbourg; il est fixé à Mayence. S'il correspond de Mayence avec moi à Strasbourg, il pourrait aussi bien le faire à Paris, sans le moindre inconvénient avec l'avantage même de voir bien plus promptement résolues toutes les questions qu'il est dans le cas de présenter.>>

Quant aux relations avec les Etats de la rive droite du fleuve, il affirme que ses propositions antérieures devraient les faciliter : << Quant à la partie diplomatique, résultante des discussions éventuelles avec les Etats de la rive droite : en proposant : en proposant une Commission mi-partie qui se réunirait aux époques déterminées pour les sessions, j'ai indiqué le moyen de prévenir ou de résoudre toutes les difficultés.>>

Puis il en vient à la question du logement de son service qui n'a jamais été réglé de manière satisfaisante d'après lui, et au fait que sa présence n'a pas été acceptée par les autres administrations : << J'ai en outre à présenter à Votre Excellence, écrit-il, d'autres considérations qui ne la frapperont pas moins, quoiqu'elles ne présentent pas le même intérêt. La Commission n'a point de logement à Strasbourg : tous mes efforts pour parvenir à lui en procurer un ont été inutiles. Mes bureaux sont établis dans un local incommode et j'ai été réduit à me loger personnellement à une lieue de la ville, où je n'ai pu me procurer qu'un appartement peu décent, quoiqu'extrêmement cher. En outre je n'ai point de rang parmi les fonctionnaires publics, ce qui est pénible pour moi , après avoir rempli depuis vingt ans des postes honorables.>> En somme, il ne s'est pas adapté à la région mais, à l'origine, peut-être ne s'est-il pas rendu compte de la nature exacte du poste qu'il acceptait.

Et il termine en exposant le motif réel de son intervention, c'est-à-dire, encore une fois, son intérêt personnel : << Enfin, Monseigneur, si descendant des considérations générales, Votre Excellence veut bien envisager encore avec quelqu'intérêt ma situation particulière, elle reconnaîtra qu'il me serait bien avantageux d'être fixé à Paris; j'y serais au centre de mes affaires, plus rapproché de mes propriétés que j'ai totalement négligées depuis 20 ans; j'y serais à portée de veiller à l'éducation de trois enfants dont l'aîné sortant du lycée Napoléon va commencer. Je soumets ces diverses réflexions à la bienveillance de Votre Excellence.>> 

Vers la démission

Aucune suite ne semble avoir été donnée à ces propositions mais quelques jours plus tard, le 9 septembre 1810, Merlet reçoit le titre de baron d'Empire (7) avec les armoiries suivantes << D'azur au chevron d'or, accompagné en chef de trois merlettes, une et deux d'argent et, en pointe, d'une hure de sanglier du même, au franc-quartier des barons, pris dans le Conseil d'Etat. Pour livrées, les couleurs de l'Ecu.>>

Même s'il s'agit de l'aboutissement de propositions anciennes, cette promotion nous apparaît comme un moyen de le convaincre de rester en poste à Strasbourg. Mais cela ne va pas satisfaire Merlet qui, pourtant, dans le passé, a réclamé des honneurs à plusieurs reprises. Il va, semble-t-il, baisser les bras et traîner les pieds dans son service puisque dix-huit mois plus tard, (8) le comte Molé, directeur général des ponts et chaussées, propose au comte Montalivet, ministre de l'intérieur, de nommer un nouveau président du Magistrat du Rhin. << M. Merlet, dit-il, est toujours ici, ses fonctions ne sont pas remplies.>> Ce qui signifie qu'il ne fait plus rien dans son service. Et trois jours plus tard, Montalivet expose pudiquement, dans un rapport à l'Empereur que : << Merlet, qui remplit les fonctions de président du Magistrat depuis l'origine, a supplié plusieurs fois Votre Majesté de daigner lui accorder quelqu'autre emploi. Merlet demandant et espérant être appelé incessamment à d'autres fonctions, ne porte peut-être plus dans celles qui lui sont confiées toute l'assiduité et le zèle qu'elles réclament. >>

Trois jours plus tard il est mis fin à ses fonctions de président de la Commission du Magistrat du Rhin mais aucun autre emploi ne lui est proposé. Il a fini par lasser l'administration.

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Notes :

1 - Arch.nat. F/14/2147 - Lettre au ministre de l'intérieur du 3 juin 1809.

2 - Arch. nat. F/14/2147 - Lettre datée de Strasbourg du 5 mai 1809

3 - Décret impérial du 19 mars 1809

4 - Arch.nat. F/14/2147 - Lettre datée du 28 juinb 1809

5 - Arch.nat. F/14/2147 - Note du 14 août 1810, écrite à Paris.

6 - Arch.nat. F/14/2147 - Lettre écrite de Paris le 22 août 1810.

7 - Arch.nat. 149 mi/2 - Lettres patentes du 9 septembre 1810.

8 - Arch.nat. F/14/2147 - Lettre du comte Molé du 24 mars 1812 et rapport du ministre de l'intérieur du 27 mars 1812